Ces sensations si douces, nées des tableaux que la nature développait sous mes yeux et de ceux que me représentaient mes souvenirs, je les éprouvai aussi en traversant la Savoie; rajeunie par la belle saison, la verdure des sapins me semblait presque aussi gaie que celle des tilleuls; je ne trouvais plus que le frais là où je n'avais trouvé que le froid, et tandis que partout ailleurs l'été desséchait, dévorait tout, je jouissais doublement du printemps dans ces lieux où je n'avais jusqu'alors rencontré que l'hiver. Bramant, qui m'avait tant effrayé, me souriait presque; Aiguebelle enfin justifiait son nom par la pureté de ses eaux: je ne crois pas être monté une seule fois en voiture depuis Suze jusqu'à Chambéri.
De cette ville où nous couchâmes, j'allai faire un pèlerinage aux Charmettes, séjour assez maussade, dont l'amour fit un paradis. Comme l'intérêt qui m'y conduisait est moins fécond en illusion que celui qui y retint Jean-Jacques, je vis cette bicoque avec plus de curiosité que d'admiration; et j'en partis persuadé que c'est moins aux beautés qui leur sont propres qu'à nos propres affections que tant d'habitations doivent leur charme.
Là comme à l'ermitage de Montmorency, là comme dans tous les lieux où résida un homme illustre, chacun se croit obligé d'exprimer en vers ou en prose les sentimens dont il est saisi. Dans le salon, le parquet de la glace est chargé de tributs de cette espèce exprimant tous la même idée sur le génie de Rousseau, et prouvant tous qu'il en est du génie et de l'esprit comme de l'argent qu'on apprécie très-bien sans le posséder. Moi aussi j'y griffonnai quelques vers, que je n'ai pas tout-à-fait oubliés. Si on conclut de là que c'est par modestie que je ne les transcris pas ici, on se trompe.
Ce n'est qu'après être sorti des Alpes que je commençai à voyager; jusqu'au pont de Beauvoisin je n'avais fait que me promener. Impatient d'arriver, là je montai en voiture. Je ne sais si les chevaux marchaient ou trottaient, mais la route me parut si longue ou leur allure était si lente, que les laissant à l'auberge où nous avions passé la dernière nuit, et m'en remettant au conducteur du soin de mon bagage, je repris ma course à pied vers Lyon où j'arrivai bien avant lui, quoiqu'il me restât un assez long bout de chemin à faire et que la chaleur fût grande; mais qu'était-ce comparativement à la chaleur de Malte!
Je restai à Lyon peu de jours que je passai avec la famille au milieu de laquelle j'avais achevé mes Vénitiens. J'y serais resté plus long-temps, si elle eût été entièrement réunie. Cette famille, incomplète pour moi, s'était pourtant augmentée par la naissance de cette petite fille que j'avais nommée Blanche, par pressentiment: jamais pressentiment ne fut mieux justifié.
Je me remis bientôt en route pour Paris où j'arrivai vers la fin de juillet: le bonheur que j'y retrouvai ne me permit pas de songer à la fortune avec laquelle je venais de faire divorce.
CHAPITRE IV.
Retour à mes vieilles habitudes.—Je mets de l'ordre dans mes affaires.—Comptes rendus.—Lycée Thélusson.—Guyot des Herbiers.—Sur plusieurs satiriques.—Baour de Lormian.—Joseph Despaze.—Victor Campagne—Chénier.—Encore Beaumarchais.—Sa maison.—Sébastien Mercier.
Rendu à mes goûts, je repris mon train de vie ordinaire. Partagé entre les plaisirs du coeur et les plaisirs de l'esprit, courant de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, mais toujours à pied, rêvant, lisant, croyant travailler même, et au fait ne faisant rien, car mon habitude alors n'était pas de mener plusieurs ouvrages de front; bien plus, je ne me mettais sérieusement à un nouvel ouvrage que lorsque la destinée de celui que je venais de finir était déterminément fixée par la représentation.
Me séparer de l'expédition, c'était renoncer à six mille francs de traitement qui m'avaient été attribués par le gouvernement. Je m'en inquiétai peu; je ne perdais à cela que l'aisance, mais je retrouvais par-là ce que l'aisance ne pouvait pas me donner. Assuré du nécessaire par le revenu qui me restait, et surtout par la modicité de mes besoins, je me ressaisissais de mon indépendance: il y avait plus que compensation.