«Eh bien! me dit-il d'un ton goguenard, vous avez donc laissé prendre votre frégate?—Moi! général, qu'y pouvais-je?—Vous, je veux dire le capitaine.—Le capitaine a eu affaire à plus fort que lui: son équipage était détestable.—Soit; mais il s'est rendu.—Il a été pris.—Et Baraguey-d'Hilliers a permis cela!—Baraguey-d'Hilliers n'avait pas d'ordres à donner sur le vaisseau; il n'y était que passager comme moi.—Il pouvait donner l'ordre de faire sauter le vaisseau: le bel exemple pour nos marins!—Il est heureux, général, qu'il vous ait réservé l'honneur de donner cet exemple-là, et en mon absence.»

Sur ce, il se mit à rire, et me faisant un salut plein de grâce et de dignité, il continua sa route.

Ce propos justifia mes conjectures sur le préjudice que les ennemis de Baraguey-d'Hilliers pouvaient lui porter en altérant les faits. Dès lors sa position et celle de Bourdé, sur qui la responsabilité de l'événement tombait bien plus directement, commença fort à m'inquiéter. L'orgueil des gouvernemens, en pareil cas, n'est que trop porté à changer le malheur en crime. Je crus donc qu'il était de mon devoir, non seulement d'ami mais d'honnête homme, d'éclairer le gouvernement sur des faits qui s'étaient passés sous mes yeux, et de prévenir par un récit véridique les rapports mensongers qu'on pourrait lui faire de l'action dans laquelle notre frégate avait succombé. En conséquence, je rédigeai dans ma tête, sur cet événement, une lettre qu'à mon arrivée à Turin j'adressai au citoyen Talleyrand, le seul des ministres républicains avec lequel j'eusse quelque rapport[17].

Je comptais ne passer que vingt-quatre heures à Turin; telle était la convention faite avec notre Automédon, mais il ne la tint pas. Pour le voiturin, en Italie, les voyageurs ne sont qu'un objet de commerce: il en trafique comme un habitué de paroisse trafique de ses messes; le nôtre nous vendit à un spéculateur de son espèce qui retournait à Lyon, et se chargea de son marché tout en prenant ses aises.

J'employai les trois jours que dura cette négociation à parcourir la ville et ses environs. Je n'oubliai pas le spectacle, comme on pense. À Turin, pour le moment, il n'y avait pas plus d'opéra qu'à Gênes, mais le théâtre était occupé du moins par une troupe tragique assez bonne. Grâce à l'obligeance du citoyen Cicognara, ambassadeur de la république cisalpine, dans la loge duquel je trouvai une place, j'assistai à une représentation de la Mérope d'Alfiéri. Cette tragédie ne fut pas mal jouée. J'eus souvent occasion d'applaudir les acteurs, et je n'aurais pas la moindre occasion d'en gloser, si au dénoûment, qui se passe sur la scène, on n'avait pas introduit une vache de carton ou d'osier,

Qui de fleurs couronnée,

se plaça entre Mérope et Polyphonie dans le temple où

L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée.

Admirable dans le récit de Voltaire, cette catastrophe mise en action n'était que risible.

Pour rentrer en France, je traversai encore une fois le Mont-Cénis, vieille connaissance à qui l'été avait donné une nouvelle physionomie. Les montagnes, le plateau, les vallées, tout avait changé d'aspect sur ces sommets reconquis par le printemps; la verdure y remplaçait la glace qui s'écoulait en cascades bruyantes; les pentes des rochers et leurs cimes étaient revêtues et couronnées de rhododendrons à fleurs roses, sous lesquels disparaissait leur aridité. Rien de plus riant que ces sites naguère si âpres. Cette plaine que j'avais vue recouverte de neige dans son immense étendue, et du sein de laquelle s'élevaient aujourd'hui des fleurs d'un éclat et d'un parfum admirables, un ciel plus doux en avait fait une prairie délicieuse, une prairie qui se déployait autour d'un lac dont nul indice ne m'avait antérieurement révélé l'existence, vaste miroir créé là comme par enchantement pour réfléchir dans ses eaux limpides l'azur d'un ciel dont aucun nuage n'altérait la pureté. Quel plaisir j'éprouvais, en foulant ces moelleux tapis, à reporter mes regards vers le même horizon qui les avait tant attristés! quel plaisir j'avais à respirer l'air suave et léger qui régnait dans ces régions où je me sentais plus léger moi-même, et que je ne croyais pas pouvoir traverser assez lentement, moi qui deux fois avais cru ne pas pouvoir les traverser assez vite!