Ceci m'a fait sortir du lycée de Thélusson avec lequel Chénier n'avait aucun rapport. Comme il ne tarda guère à se dissoudre, je ne sais trop par quelle cause, allons faire visite à quelques hommes célèbres avec lesquels les circonstances me remirent ou me mirent en relation.

Beaumarchais était rentré en France, non pas gratuitement, je crois. Il habitait enfin la jolie maison qu'il s'était construite à l'entrée du boulevard Saint-Antoine, retraite où il espérait finir ses jours. Il les y finit en effet, mais moins doucement qu'il ne l'avait imaginé. J'allai l'y visiter de temps à autre, et je ne vis rien qui ne me confirmât dans la première opinion que j'avais prise de lui. Cet homme si terrible quand on l'irritait, était au fait un fort bon homme. Tout aux affections domestiques, adoré de sa famille qu'il adorait, il avait l'air d'un vieux soldat en retraite, d'un vieux soldat qui se repose, bien qu'il soit encore en état de reprendre les armes.

Il ne me parlait jamais de Bonaparte qu'avec enthousiasme. «Ce n'est pas pour l'histoire, c'est pour l'épopée, me disait-il avant la campagne d'Égypte, que travaille ce jeune homme. Il est hors du vraisemblable: dans ses actions comme dans ses conceptions, rien que de merveilleux: quand je lis ses relations, je crois lire un chapitre des Mille et une Nuits

Le général me parut sensible à cet éloge quand je le lui rendis. Il n'était pas sans prévention pourtant contre Beaumarchais. À en juger par un article du Mémorial de Sainte-Hélène, il aurait dit pendant son consulat s'être constamment refusé à employer les talens de cet homme qui était habile en plus d'une chose, comme on sait. Ceci prouve que Bonaparte avait des opinions arrêtées sur Beaumarchais. Mais voyons-y ce qu'il aurait fait et non ce qu'il a fait, car il n'est arrivé au consulat qu'au mois de novembre 1799; et Beaumarchais était mort dans le mois de mai précédent.

Des auteurs alors en réputation, Beaumarchais était celui qui encourageait le plus les jeunes gens. Il avait entendu la lecture de mes Vénitiens, et s'était porté garant de leur réussite: c'était un grand titre à ma reconnaissance; mais dès 1791, il s'y était fait un titre encore plus grand.

Les intérêts politiques ne préoccupaient pas encore les esprits au point qu'on n'accordât plus d'attention aux intérêts de la littérature. On parlait beaucoup alors d'une pièce qui devait faire suite au Mariage de Figaro, suite du Barbier de Séville. Chacun était curieux de connaître la dernière partie de cette trilogie. Beaumarchais en faisait de temps en temps des lectures; mais n'y était pas admis qui voulait. Combien ne fus-je pas flatté d'être invité par lui à celle qui devait avoir lieu pour les acteurs de la troupe du Marais, auxquels il s'était déterminé à donner sa pièce qu'il avait retirée aux sociétaires du Théâtre Français!

Ce n'est pas sans quelque solennité que se fit cette lecture. Dans un grand salon circulaire orné partie en glaces et partie en paysages de la plus grande dimension, et dont la moitié était occupée par des siéges pour placer les auditeurs sur une estrade munie d'un pupitre, s'élevait le fauteuil du lecteur. Là, comme sur un théâtre, il lut, ou plutôt il joua son drame; car c'est jouer que de débiter une pièce en prenant autant d'inflexions de voix différentes qu'il y a de personnages différens dans l'action, car c'est jouer que donner à chacun de ces personnages la pantomime qui doit les caractériser.

Je me rappelle, entre autres, la pantomime qu'il prêtait au rôle de Begearss[21]; elle consistait, quand il s'embarquait dans quelque explication délicate, à porter à son nez à plusieurs reprises, tout en brisant ses phrases, la même prise de tabac; méthode assez conforme aux intérêts d'un homme qui veut se ménager le temps de penser à ce qu'il dit, et qui, pour tromper les autres, prend ses mesures pour ne pas se tromper lui-même. Cette lecture, mêlée de digressions piquantes qu'improvisait Beaumarchais, est la meilleure leçon que pouvaient recevoir les acteurs qui devaient jouer la Mère coupable, et la meilleure représentation qui en ait été donnée: j'en appelle à Baptiste et à mon collègue Lemercier qui s'y trouvaient.

Arrêté en 1792, Beaumarchais eût péri dans les massacres de septembre, sans la générosité d'un de ses ennemis personnels, sans la générosité d'un certain Manuel, alors procureur syndic de la commune de Paris. Cela tient du miracle; mais pouvait-il échapper à la proscription autrement que par un miracle?

C'est pour sa Maison d'Albe qu'un Romain se vit porter sur les tables de Sylla: c'est pour sa maison du boulevard, peut-être, que Beaumarchais se vit porter sur celles des proscripteurs de 1792. Mais n'eût-il pas eu cette maison, il était créancier de l'État; il était aussi créancier de plus d'un homme que sa présence importunait, et qui pouvait profiter de l'occasion pour payer sa dette. Racontons à ce sujet un fait assez piquant et non connu.