Un auteur à qui l'on doit une des meilleures comédies qui n'ait pas été faite par Molière, et que pour son malheur et pour le nôtre la révolution détourna de la culture des lettres, et jeta dans une des factions qui usurpèrent un moment le pouvoir; un auteur qui n'était rien moins qu'à son aise tant qu'il ne fut qu'homme de génie, dans un moment de détresse, avait écrit à Beaumarchais qui prospérait alors, et dont il n'était pas connu, pour le prier de prendre lecture d'une comédie qu'il lui apportait, et de lui prêter vingt-cinq louis qu'il venait chercher par la même occasion. Il attendait dans l'antichambre. On le fait entrer. «Vous êtes un singulier homme, lui dit Beaumarchais, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant; vous me demandez, à moi qui n'ai pas l'honneur de vous connaître, deux services qu'on ne rend pas toujours aux gens qu'on connaît! Vous me demandez à emprunter vingt-cinq louis, et vous me proposez d'entendre ou de prendre lecture d'une comédie de vous! Savez-vous, Monsieur, que cela demande réflexion? Pour en parler plus à l'aise, dînons ensemble.» Le demandeur, qui sur l'exorde ne s'attendait pas à cette conclusion, accepta le dîner: c'était cela de gagné. Pendant ce dîner qu'assaisonna la conversation la plus spirituelle, Beaumarchais témoigna à son hôte une extrême bienveillance, et lui promit de lire la comédie; néanmoins il le laissa partir sans lui répondre sur l'article de l'emprunt. Le pauvre diable, qui s'était retiré assez déconcerté, ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui, d'y trouver les vingt-cinq louis. Peu de jours après, le prêteur mit le comble à son obligeance en renvoyant à l'emprunteur son manuscrit en marge duquel il avait jeté des observations qui n'étaient pas toutes des critiques.
Quelques années s'étaient écoulées, et l'emprunteur, qui n'avait donné en aucune manière de ses nouvelles au prêteur, était devenu, par la révolution, un personnage important, quand celui-ci crut devoir quitter la France pour sauver sa liberté ou même sa vie. Résolu à se retirer en Amérique, il était venu terminer je ne sais quelle affaire auprès d'un des comités de gouvernement. Comme il en sortait, il rencontre sur l'escalier, qui? son débiteur. L'ordre des choses était interverti. Celui-ci venait dans un bon carrosse, et Beaumarchais était à pied. «Puis-je vous jeter quelque part?» dit-il assez lestement à son créancier. Beaumarchais monte dans la voiture, indique l'endroit où il veut aller; et comme chemin faisant son conducteur lui parlait de tout, excepté des vingt-cinq louis, examinant avec attention la berline dans laquelle il s'établit bien à l'aise: «Vous avez là une belle voiture; vous avez là de beaux chevaux; vous avez là un bel équipage; cela doit bien vous coûter vingt-cinq louis?—Vous voilà, je crois, dans votre chemin», dit l'autre en tirant le cordon, et en s'excusant de ne pouvoir le mener plus loin.
Le caractère de Beaumarchais se composait, comme on le voit, de beaucoup de malice et de beaucoup de générosité: j'en ai déjà donné la preuve dans le premier article où j'ai parlé de lui[22].
Bon pour tout ce qui était bon, rendant à tout ce qui l'aimait affection pour affection, il avait fait graver sur le collier de sa levrette: «Je m'appelle Florette, BEAUMARCHAIS m'appartient.» N'y a-t-il pas là autant de bonhomie que d'esprit?
Je n'ai revu Beaumarchais qu'une seule fois après la lecture des Vénitiens. Il mourut subitement, dans le courant de mai 1799. Il n'avait guère que soixante-huit ans. Sa fille, Mme de La Rue, le fit enterrer dans le jardin de la maison qu'il s'était construite en 1789, tout juste vis-à-vis la Bastille, qu'il eut le plaisir de voir démolir de sa fenêtre. Un mot sur cette maison.
Rassasié de scandales et même de succès, après avoir éprouvé trente ans toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la société, avide enfin de jouissances paisibles, dégoûté du monde enfin, c'est au sein même de Paris que Beaumarchais s'était fait un ermitage. Force gens croient de bonne foi avoir renoncé au monde quand, se dispensant de l'aller chercher, ils se bornent à le recevoir. C'est ainsi que Voltaire s'était fait ermite. Mais ne contestons pas au génie ce privilége trop facilement concédé à l'opulence.
Comblé aussi des dons de la fortune, Beaumarchais n'avait rien épargné pour rendre son habitation délicieuse. Distribués avec une intelligence particulière, décorés avec autant de grâce que de magnificence, ses appartemens rappelaient toutefois le goût de l'homme de lettres plus que le luxe du financier. On y voyait quelques dorures, mais c'était autour de vastes tableaux de Verriet et de Robert: ornemens plus dignes, à mon sens, des salons d'un riche que ces insignifiantes étoffes dont on recommence à les habiller. Les bois les plus précieux avaient été employés à la confection des portes et des parquets, et même de l'escalier léger, spacieux et facile de cet édifice qui, très-modeste au dehors, mais très-élégant au dedans, embrassait la moitié d'une cour parfaitement ronde, et dont le centre était occupé par la belle copie du gladiateur combattant qui ornait antérieurement les jardins de l'hôtel Soubise.
Les grands appartemens communiquaient de plain-pied avec un jardin construit en terrasse le long du boulevard; dessiné et planté de manière à dissimuler les bornes du terrain qu'il occupait: rempli d'arbustes et de plantes rares, c'était une vraie corbeille de fleurs au milieu de la capitale. On y avait ménagé avec art des repos, soit sous des voûtes de verdure où l'on oubliait Paris, soit dans de jolies fabriques où on le retrouvait en perspective. D'espace en espace, le promeneur y rencontrait aussi des monumens ingénieux ou touchans. Celui-ci était un temple à Comus, ainsi que l'annonçaient en style macaronique les vers inscrits sur le fronton de l'édifice; celui-là, un temple à Voltaire, à ce génie qui régit encore le monde par ses écrits, comme l'indiquait certaine girouette surmontée d'une plume qui, plantée dans un globe terrestre, le faisait tourner à tout vent; cet autre était un cénotaphe élevé à la mémoire d'un homme rare, d'un juge incorruptible, d'un criminaliste philantrope, d'un vrai magistrat, du président Dupaty.
Au sein de ce bocage que dominaient quelques arbres forestiers, on n'avait pas oublié non plus de creuser un petit lac; mais comme le ridicule se glisse partout, là, par un excès de recherche, au milieu de poissons venus de la Chine, nageaient des grenouilles dérobées à la mare d'Auteuil, et dont les concerts, mêlés aux cris des pierrots attirés par le grain qu'on leur prodiguait, complétaient l'illusion pour quelques badauds, admirateurs passionnés de la nature champêtre dont ils ne connaissent que des parodies.
Ce jardin communiquait au boulevard par une route souterraine où les voitures pouvaient circuler, et dans laquelle on entrait par une large arcade au-dessus de laquelle se lisait cette inscription: