Ce petit jardin fut planté
L'an premier de la liberté.

Ô fragilité des choses humaines! Les monumens ne durent pas toujours plus que les institutions. Le jardin de Beaumarchais a disparu comme la liberté de la naissance de laquelle datait la sienne.

Mais, ressuscitée aujourd'hui, cette liberté est sortie de ses ruines. La maison de Beaumarchais sortira-t-elle jamais des siennes? À peine son propriétaire a-t-il joui de l'asile qu'il s'était si dispendieusement préparé.

Sa maison ne lui valut guère que les persécutions qui pendant dix ans se sont attachées aux gens riches.

Installé dans son nouveau domicile en 1791, Beaumarchais fut obligé de l'abandonner en 1792. Dénoncé, incarcéré, pillé, il n'échappa à la mort qu'en se résignant à l'exil; enfin il n'habita tranquillement cet asile, où il vint mourir, que pendant le peu d'années que ses cendres y ont reposé.

Ce riant asile est aujourd'hui au niveau du sol. Des fouilles profondes ont bouleversé les bosquets fleuris. On dirait qu'un torrent a passé par-là; on se tromperait pourtant. Une main bienfaisante a creusé ce lit au canal qui va rejoindre la Seine et ouvre au commerce une communication plus courte avec la capitale. On peut se consoler de cette destruction en songeant que ses débris ont servi à la confection d'un travail commandé par l'utilité publique.

Quelques réflexions cependant sur ces constructions à la durée desquelles les puissans et les riches semblent recommander leur mémoire. Une belle action, une belle page sont des monumens encore plus solides. C'est quand il consacrait à des actes de bienfaisance le produit des ouvrages créés par son génie, que Beaumarchais bâtissait pour la postérité. C'est quand il a composé, sans imiter Molière, les comédies les plus originales qui aient été faites depuis Molière, que Beaumarchais s'assurait l'immortalité. Il aurait pu mettre sur la porte de sa maison, en parlant de tout autre chose que de sa maison: Exegi monumentum ære perennius.

Si Beaumarchais, ainsi que je l'ai dit, ne parlait pas sans admiration de Bonaparte qu'il comprenait, il n'en était pas ainsi de l'abbé Morellet qui ne l'a jamais compris. Les conceptions de ce grand homme n'étaient pour cette tête froide qu'un objet d'étonnement. «Que va faire là-bas, ce fou?» me disait-il à propos de l'expédition d'Égypte. À ces mots qui me semblaient articulés par une tête de bois, je ne sus que répondre. C'est en 1799 que je fis connaissance avec ce philosophe tonsuré, chez M. Roederer.

Je me trouvai là plusieurs fois aussi avec Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, Mercier, auteur de tant de drames, Mercier, auteur de certaines théories dont on se moquait beaucoup alors, et que depuis on a mises en pratique, en exagérant leur extravagance. Malgré la confiance avec laquelle il les débitait, il était loin de croire qu'il deviendrait jamais chef d'école. Il ne se formalisait en aucune façon des plaisanteries que lui attirait le développement de ses doctrines; mais loin de se rendre aux argumens dont l'accablaient les défenseurs de notre gloire dramatique: «Si j'étais maître, me disait-il, je ferais bâtir un grand théâtre sur le fronton duquel on lirait en lettres d'or: Ici on ne joue ni Racine, ni Corneille, ni Voltaire. Cette inscription conviendrait tout-à-fait aujourd'hui au Théâtre Français, si elle n'eût pas été terminée par ce trait: Ici on ne joue que Molière. Nos comédiens ordinaires daignent jouer quelquefois encore du Molière, mais c'est de telle manière qu'on ne peut pas trop les accuser de vouloir prolonger son règne.

J'ai beaucoup de traits caractéristiques à raconter sur cet homme chez qui la raison est trop souvent alliée à la bouffonnerie, mais qui avait souvent autant de raison que d'esprit. J'y reviendrai.