Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double faculté d'imiter se soit trouvée réunie. Il y a entre l'une et l'autre une secrète analogie. Bellecour les possédait; et ne sont-elles pas réunies aujourd'hui au degré le plus éminent dans Henri Monnier?

De la faculté d'imiter à celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En étudiant les perfections d'un objet, on découvre aisément ses défectuosités. Rien de moins étonnant que de voir une même main dessiner la caricature du modèle dont elle a reproduit les beautés. David aurait pu le faire; mais il s'en est gardé, et il a bien fait. Un de ses plus brillans élèves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant plus, qu'ôtant à la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvénal n'a pas écrit une page plus virulente que celle que Girodet a tracée avec son pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que fût le tort qui provoquait sa colère, le tort d'une femme qui n'avait pas attaché à un portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui être dû, qu'était-ce, comparativement à la vengeance qu'il tirait de cette injustice, en faisant du modèle qu'il croyait avoir flatté le centre de l'allégorie la plus outrageante?

S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait été entraîné dans un pareil écart par son ressentiment, à plus forte raison ne concevra-t-on pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrément duquel aucun tableau ne pouvait être exposé au Louvre, ait autorisé l'exposition de celui-là. Prétendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette révoltante parodie fût placée dans le lieu même que le portrait auquel elle faisait allusion avait occupé. Pour mettre un terme aux querelles que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois jours. L'on comprenait la liberté dans ce temps-là à peu près comme on la comprend dans ce temps-ci.

À ce même Salon où fut exposé le Marcus Sextus qui révéla dans Guérin un émule de Gérard, un petit, un très-petit tableau de Demarne, avait frappé mon attention: c'était une de ces compositions heureuses qui tirent leur effet de leur simplicité même; une de ces compositions qui au premier aspect semblent ne porter que sur une idée, et autour desquelles une foule d'idées viennent bientôt se grouper; compositions dont votre attention ne peut plus se détacher, et qui vous émeuvent d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.

Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui représentait une plage battue par une mer encore agitée, qu'un personnage, c'était un chien hurlant devant un chapeau. Ce chien était un barbet, ce chapeau celui d'un matelot. L'attitude et l'expression de ce pauvre animal était si vraie que je l'entendais en le voyant. J'espérais qu'après tout son malheur n'était pas irréparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dépouille; je cherchais sur le rivage l'endroit où ce pauvre homme allait aborder: j'en découvre un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand feu y faisait les apprêts d'un horrible festin!

Au doux attendrissement que j'éprouvais, succéda tout à coup un sentiment insupportable, un véritable désespoir. Je m'éloignai brusquement, mais je revins bientôt rappelé par le barbet, et reportant mes regards sur la partie mélancolique de cette double scène, je tâchai de ne voir que lui. Si ce tableau m'eût appartenu, je n'y aurais pas souffert d'autre figure.

Ce barbet-là est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du pauvre.

Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue à l'émotion qu'elle m'avait causée, et que j'avais exprimé le regret de ne pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels était ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'idée de se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'était plus à vendre. Je ne sus ce fait que long-temps après; on conçoit si j'en fus touché. L'intention, cette fois, fut réputée pour le fait. Grâce à elle, c'est avec un double plaisir que je revois le Chien du Matelot, et j'ai ce plaisir souvent: on a tant multiplié les copies de cette naïve production.

Cependant mes ressources pécuniaires diminuaient. Le directeur du Théâtre Français, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer, me tenait parole. Mes économies s'épuisaient, mes louis étaient presque tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitulé le Propagateur, m'ayant proposé sur ces entrefaites de me charger moyennant un traitement fort honnête de l'article théâtre dans cette feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une circonstance assez plaisante s'y rattache.

En ce temps-là, comme en celui-ci, la littérature était d'un bien faible intérêt pour les esprits dominés par des intérêts politiques. La politique, en conséquence, envahissait tout le journal, et si courts que fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde à les y faire entrer sans amputations. Je tenais à payer largement mon contingent: qu'imaginé-je à cet effet? Comme au bas de la feuille était un feuilleton destiné à recevoir les annonces, je demandai que deux fois par décade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce cédât sa place à la littérature; ce que j'obtins. La méthode ayant paru commode, d'autres journaux, et particulièrement le Journal des Débats, prirent modèle sur le nôtre, et bientôt chaque feuille eut son feuilleton littéraire. Je puis donc me vanter d'être le créateur des feuilletons; mais cette gloire m'a coûté cher. Comme Danton qui fut condamné par le tribunal qu'il avait institué, ou, si l'on veut, comme Montfaucon qui fut accroché aux fourches patibulaires qu'il avait restaurées, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier littérateur qui ait été exécuté dans le feuilleton devenu libelle dès le lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?