La création de l'Institut avait remis en honneur les sociétés savantes et littéraires. Au premier rang de celles que la mode fit éclore est la Société philotechnique, association libre où les arts, les sciences et les lettres ont aussi leurs représentans. Plusieurs membres de la Société-Modèle, tels que Lacépède et Sélis, y étaient affiliés. Se mettre en rapport avec eux était pour moi d'un double avantage: à l'agrément que je pouvais retirer de leur commerce se joignait l'espérance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'étais porté sur la liste des candidats de l'Institut, où les nominations se faisaient alors par toutes les classes assemblées, quelle que fût la classe à laquelle appartînt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la proposition qu'on me fit de me présenter à la Société philotechnique, et sous tous les rapports je n'ai qu'à me féliciter d'y avoir été admis.

Cette Société, comme l'Institut, avait des séances particulières et des séances publiques. Ses séances publiques ne différaient de celles de l'Institut qu'en ce qu'elles étaient égayées par l'exécution de quelques morceaux de musique: quant aux séances particulières, même gravité. Elles n'avaient cependant pas tout-à-fait la solennité d'une séance académique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en était pas plus mal. Le plus parfait accord régnait entre ses membres que ne divisait aucune prétention, et qui, bien que l'égalité de mérite n'existât pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied d'une égalité qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.

Arriva enfin le moment où les liaisons que je formai là devaient me devenir utiles dans des intérêts plus graves que ceux du plaisir, et servir ma plus haute ou plutôt ma seule ambition.

Guillet le Blanc, auteur d'une tragédie des Druides, à qui la prohibition dont elle avait été frappée donna quelque célébrité, auteur d'un Manco Capac qui n'est guère connu que par des vers ridicules, et auteur aussi d'une traduction de Lucrèce, De naturâ rerum, qui n'est pas connue du tout, le Blanc Guillet, dis-je, vint à mourir. Il laissait une place vacante à l'Institut dans la section de poésie. Porté par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps entier devait choisir, mes confrères de la Société philotechnique ne me furent pas inutiles pour l'élection définitive. Le bon Sélis, surtout qui m'avait pris en gré sans me connaître, et peut-être parce qu'il ne me connaissait pas, avait commencé la première conversation que nous eûmes, en me disant: Je veux que vous soyez des nôtres: il me tint ou plutôt il se tint parole. Je fus nommé. Je dus m'estimer doublement heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je désirais cet honneur plus que je ne l'espérais. Aussi ne puis-je exprimer la joie que me donna cette préférence inespérée: elle me flattait d'autant plus que je ne l'avais pas sollicitée. C'est dans la plus stricte acception du terme que je le dis. Après la joie que me donna le succès de mon Marius, c'est la plus vive que j'aie rencontrée, dans la carrière des lettres, s'entend.

Dans l'explication que j'avais eue avec le général Dufalga à Malte: «Si vous étiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge et Berthollet qui sont de l'Institut.» Ce à quoi j'avais répondu: «J'irai donc me faire recevoir de l'Institut.» Me rappelant ce propos après mon élection: «Je puis aller rejoindre l'expédition d'Égypte, dis-je à Regnauld qui était revenu de Malte et m'avait servi en cette occasion avec toute son activité; j'ai mon rang marqué à présent.—Je pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre», me répondit-il.

À propos d'Institut, il est dans le caractère français de tout parodier. Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'époque, Barré, Radet, Despréaux et autres, avaient formé une Société des bêtes. Dans ces réunions les adeptes ne pouvaient rien dire qui eût apparence de sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but, produisit un effet tout contraire.

Les honneurs couraient après moi. Élu à l'unanimité membre de cette autre académie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siéger trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses séances. Il en est de la bêtise comme de l'esprit, la prétention en fait de la sottise, et la sottise n'est pas toujours gaie.

CHAPITRE II.

Des sciences, des arts et des lettres pendant la révolution, et de son influence sur leurs développemens.—Du Théâtre-Français en général, et particulièrement de Molé.

Quelques considérations sur cette partie de l'histoire de l'esprit français pendant la révolution me semblent nécessaires au complément de la récapitulation que j'ai entreprise. Un chapitre donc sur cet objet.