La révolution montra même, pour l'enseignement de la musique, une sollicitude qu'elle n'avait conservée pour celui de quelque autre art que ce fut. C'est de son sein qu'est née cette école qui jusqu'alors avait manqué à la France, le Conservatoire de Paris, institution dont la direction fut confiée à M. Sarrette[26], institution rivale des plus célèbres écoles d'Italie, et qui, dès son origine, atteignit le haut degré de perfection qu'elle n'a pas même perdu sous la restauration.
La révolution donna à cet art un caractère plus mâle et plus fier. De l'âge pastoral auquel il avait semblé appartenir essentiellement jusque-là, il passa dans l'âge héroïque; aux chants naïfs et spirituels, mais un peu mous de Monsigny, de Desaide, de Daleyrac, de Grétry, se mêlèrent les accens si vigoureux, si graves et si passionnés de Berton, de Le Sueur, de Chérubini, et de ce Méhul dont le nom se lie à tous nos triomphes.
Ce caractère renouvela notre musique dramatique. Par une fusion du système allemand et du système italien, sans rien perdre de son esprit, la musique française acquit une énergie et une grâce qui n'avaient été réunies antérieurement que dans les opéras de Gluck; heureuse fusion qui ouvre aux productions de notre école les principaux théâtres de l'Europe, qu'elle partage aujourd'hui avec celles des deux écoles dont elle a su concilier le génie avec celui qui lui était propre! À parler franchement, c'est de cette époque seulement que la France a une école de musique.
Les gouvernemens révolutionnaires ne furent pas si bienveillans pour les lettres. Mais, à la vérité, elles n'avaient pas été aussi complaisantes pour eux que les arts, et il était plus facile de les faire taire que de les faire parler.
Les progrès des lettres répondirent-ils à ceux des arts? Quelle influence la révolution a-t-elle exercée sur elles? Quand s'est-elle fait sentir? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Consacrée presque exclusivement à la politique, si féconde qu'elle ait été alors, la littérature proprement dite a produit peu d'ouvrages dont l'intérêt ait survécu à la circonstance dont ils sont nés. Des théories plus ou moins heureuses sur les gouvernemens, des opinions plus ou moins extravagantes, exposées avec plus ou moins d'éloquence, telles sont les productions littéraires les plus remarquables de cette époque, qui fut moins celle de la méditation que celle de l'improvisation, et qu'a remplie presque tout entière une polémique étrangère aux lettres, polémique furibonde dans laquelle se fit surtout remarquer La Harpe.
Cette époque ne fut pas sans influence sur la langue; mais il ne faut pas trop s'en applaudir. De là date l'invasion de tant d'expressions vicieuses, de tant de locutions barbares qui, de la tribune législative, à qui toutes les provinces fournissaient des parleurs, et où l'on parlait tous les jargons, sont passées dans la langue usuelle, qui, comme notre monnaie, s'appauvrissait en raison de ce qu'on multipliait ces prétendues richesses auxquelles la révolution donnait, comme aux assignats, un cours forcé.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, prenant du dévergondage pour du génie, et des arguties pour des raisonnemens, ces orateurs et ces écrivains se donnaient pour des écoliers de Rousseau ou de Montesquieu.
La plupart des poëtes qui cependant écrivaient alors était bien plus positivement de l'école de Voltaire.
Ce grand homme a, comme on sait, deux manières très-distinctes. Simple et sans prétention, mais non sans élégance, abondante en esprit qu'elle rencontre sans paraître le chercher, et qui semble moins appelé dans le sujet que produit par le sujet où jamais il ne brille aux dépens de la raison, l'une caractérise ses poëmes philosophiques et ses poésies légères, qui sont des poëmes philosophiques aussi; l'autre, noble, élevée, mais non pas ampoulée, solennelle, mais non pas emphatique, naturelle, mais non pas vulgaire, naturelle jusqu'au sublime, car si le sublime est hors du vulgaire, il n'est pas hors de la nature; l'autre, dis-je, caractérise ses tragédies et la plus sérieuse de ses épopées.