Le Théâtre-Français étant le seul qui se rattache essentiellement à la littérature, que les autres me pardonnent de ne m'occuper ici que de lui. Il était riche au temps où Talma entrait sur la scène, où Larive, que je suis loin de lui donner pour rival, n'en était pas tout-à-fait sorti, où l'on y voyait journellement Saint-Prix, Saint-Phal, Dugazon, Dazincourt, Michot, les deux Baptiste, sujets qui eussent été remarqués dans les jours les plus brillans de la Comédie-Française comme des acteurs d'un talent rare; et où l'on y voyait aussi Monvel et Grandménil, acteurs du premier ordre.
C'étaient encore des acteurs de premier ordre que Molé et Fleury, qui se montrèrent si différens l'un de l'autre en se montrant l'un et l'autre supérieurs dans les mêmes rôles.
Ne se réservant du premier emploi dans le haut comique que les rôles où la jeunesse n'était pas d'absolue nécessité, tels que l'Alceste dans le Misantrope de Molière et l'Alceste dans le Philinte de d'Églantine, et s'emparant de certains rôles d'une physionomie originale dans un emploi qui n'exige pas absolument la décrépitude, tels que le Bourru bienfaisant et le vieux Célibataire, Molé avait trouvé le moyen de se renouveler et de prolonger long-temps encore sa carrière dramatique; aussi est-il resté au théâtre jusqu'à son dernier moment.
Il est des rôles où personne n'a pu le remplacer, mais il en est aussi où personne n'a voulu le remplacer: ce sont ceux qu'il accepta dans le violent et long accès de fièvre révolutionnaire dont il fut saisi dès 1789, et particulièrement le rôle de Marat, qu'il n'eut pas honte, si ce n'est horreur, de jouer dans une pièce composée en honneur de ce misérable dont il préconisait les doctrines, complaisance qui mérita à ce ci-devant comédien du roi l'ignominieuse faveur d'être excepté de la proscription dont ses camarades furent frappés.
Ceci me remet en mémoire un trait qui fait connaître tout ce qu'il y avait d'inconséquence dans la tête de ce vieil écervelé. Sous le consulat, n'eut-il pas l'idée de remettre au théâtre, à l'occasion d'une représentation annoncée à son profit, la Partie de Chasse, où lui, qui avait joué Marat, devait jouer le bon Henri? et ne se récria-t-il pas contre le gouvernement qui ne crût pas devoir permettre une représentation si propre à réveiller des souvenirs dangereux? Cette prétention lui attira ce madrigal, que je crois inédit:
Depuis trente ans, cher aux Français,
Cher à Thalie, à Melpomène,
Molé, sur l'une et l'autre scène,
Marche de succès en succès:
Des passions de tous les âges
Reproduisant les mouvemens,
Il sait prendre tous les visages
Et feindre tous les sentimens:
Roscius de notre théâtre,
Acteur vraiment universel.
Il fut tout aussi naturel
Dans Marat que dans Henri-Quatre.
Encore un trait de ce faquin-là. Il avait été nommé membre de l'Institut, section de déclamation, car il y avait dans l'origine une section de déclamateurs à l'Institut. Se prévalant de cela pour traiter d'égal à égal avec quelque membre de l'Institut que ce fût, il écrivit un jour à Chaptal, ministre de l'intérieur, pour lui recommander je ne sais quel comédien de province, et terminait par ces mots sa lettre qui commençait par citoyen ministre: «Si vous ne pouviez faire pour lui ce que je vous demande, veuillez, mon cher confrère, le recommander à notre confrère le premier consul.» La lettre a passé par mes mains.
Parlerai-je des femmes? Dans la tragédie, je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit, sinon que le débit asthmatique de Mlle Sainval, qui ne manquait pas de sensibilité, ne me plaisait guère plus que la voix rocailleuse de Mlle Raucourt, qui ne manquait pas d'énergie, et que la déclamation emphatique et lourde de Mme Vestris, qui manquait de l'une et de l'autre.
Quant aux actrices comiques, il y en avait de charmantes; nommer Mlle Joli, Mlle Devienne, Mlle Vanhove, c'est le prouver. Mais aucune ne pouvait être comparée à Mlle Contat: Mlle Mars n'était pas encore au théâtre.