«À demain soir, rue Taitbout (c'était là que demeurait le citoyen
Talleyrand): là, nous nous rendrons compte de ce que nous aurons appris,
et nous conviendrons de ce que nous aurons à faire», dit M. Roederer à
Regnauld et à moi quand nous nous séparâmes.
La sécurité que nous inspirait Fouché n'allait pas, au fait, jusqu'à nous faire négliger toute précaution vis-à-vis de lui. Nous étions convenus d'éviter de nous trouver ensemble chez le général dont la maison devait être observée. Mais nous pensions, la nuit une fois tombée, pouvoir, sans inconvénient, nous rendre séparément chez le citoyen Talleyrand.
En nous montrant prudens, nous ne faisions que suivre l'exemple du général. C'était tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre qu'il donnait ses rendez-vous. Au Théâtre-Français, par exemple, il eut une longue conférence avec Garat (non pas le chanteur), pendant qu'on représentait les Vénitiens; ce qui, à la vérité, me contrariait assez: ce n'était pas dans ce but que je lui avais procuré une loge; j'étais dans ce moment auteur plus que conspirateur.
L'affaire, qui avait été plusieurs fois remise, semblait devoir éclater définitivement le 16 brumaire; tout était prêt le 15 au soir. Regnauld, Roederer attendaient chez le citoyen Talleyrand le mot d'ordre; mais ce mot n'arrivait pas. Comme ma position et mes goûts appelaient moins l'attention sur moi que sur les autres, et que j'avais l'habitude d'aller tous les soirs chez le général: «Pendant que nous ferons une partie de wisk, pour dérouter les gens qui pourraient survenir, vous devriez bien, me dit Regnauld, aller savoir du général si la chose tient pour demain: à votre retour, un signe affirmatif ou un signe négatif nous mettra au fait.»
Je cours chez le général. Son salon était plein. Un coup d'oeil qui ne peut être compris que de moi m'indique qu'il comprend le motif qui m'amène et que je devais attendre: j'attendis donc. Cette fois, j'en conviens, je ne savais plus où j'en étais; et je me disais, comme Basile: Qui diable est-ce qu'on trompe ici? ils sont tous dans la confidence.
Dans ce salon dont Joséphine faisait les honneurs avec une grâce singulière, se trouvaient pour lors des représentans de toutes les professions, de toutes les factions; des généraux, des législateurs, des jacobins, des clichiens, des avocats, des abbés, un ministre, un directeur, le président même du Directoire. À voir l'air de supériorité du maître de la maison au milieu de gens de robes et d'opinions si diverses, on eût dit qu'il était d'intelligence avec eux tous: chacun déjà était à sa place.
Fouché n'arriva qu'après Gohier. Sans trop reprendre l'air de dignité qu'il avait échangé contre celui de la courtoisie en acceptant une place sur le canapé de la maîtresse de la maison, «Quoi de neuf? citoyen ministre, lui dit le citoyen directeur, tout en humant son thé et avec une bonhomie assez piquante dans la circonstance.—De neuf? Rien, en vérité, rien, répondit le ministre avec une légèreté qui n'était pas tout-à-fait de la grâce.—Mais encore?—Toujours les mêmes bavardages.—Comment?—Toujours la conspiration.—La conspiration! dit Joséphine avec vivacité.—La conspiration! répète le bon président en levant les épaules.—Oui, la conspiration, reprend le malin ministre; mais je sais à quoi m'en tenir. J'y vois clair, citoyen directeur, fiez-vous à moi; ce n'est pas moi qu'on attrape. S'il y avait conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle? et ce disant, il éclatait de rire.—Fi donc, citoyen Fouché, dit Joséphine, pouvez-vous rire de ces choses-là?—Le ministre parle en homme qui sait son affaire, reprit Gohier; mais tranquillisez-vous, citoyenne, dire ces choses-là devant les dames, c'est prouver qu'il n'y a pas lieu à les faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de ces bruits-là: dormez tranquille.»
Après cette singulière conversation que Bonaparte écoutait en souriant, Fouché et Gohier levèrent le siége, les étrangers qui encombraient le salon firent successivement de même, Joséphine monta dans son appartement, et je me trouvai enfin seul avec le général.
«Je viens, lui dis-je, de la part de vos amis, savoir si la chose tient toujours pour demain, et recevoir vos instructions.—La chose est remise au 18, me répondit-il le plus tranquillement du monde.—Au 18, Général!—Au 18.—Quand l'affaire est éventée! Ne voyez-vous pas que tout le monde en parle?—Tout le monde en parle, et personne n'y croit. D'ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du conseil des Anciens n'ont-ils pas des scrupules? ils m'ont demandé vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions.—Et vous les leur avez accordées!—Où est l'inconvénient? Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux[31]. Au 18, donc. Venez demain prendre le thé; s'il y a quelque chose de changé, je vous le dirai: bonsoir.» Et il alla se coucher avec cet air de sécurité qu'il conservait sur le champ de bataille où il me semblait ne s'être jamais tant exposé qu'il s'exposait alors au milieu de tant de factions, par ce délai que rien ne put le déterminer à révoquer.
Je retournai en courant rue Taitbout. La société que j'y retrouvai était moins nombreuse que celle dont je venais de me séparer; sept personnes seulement y étaient pour l'instant: Mme Grant, qui n'était pas encore Mme Talleyrand, et Mme de Cambis faisaient avec Regnauld la partie du maître de la maison. Cependant la duchesse d'Ossuna, assise à demi sur une console, jasait avec M. Roederer, et Lemaire, le latiniste, pour lors commissaire du gouvernement près du bureau central, se promenait tout en débitant à l'un et l'autre des plaisanteries de collége. Ne fût-ce qu'en conséquence des devoirs que lui imposait sa place, il importait de se cacher, surtout de celui-ci. Les joueurs, bien qu'on m'eût annoncé, restent les yeux collés sur leurs cartes. Un vif intérêt de curiosité les tourmentait pourtant, et leur donnait de fortes distractions: les dames seules étaient à leur jeu.