Profitant du moment où le commissaire, débitant ses calembredaines à la duchesse, n'avait pas les yeux fixés sur nous, Regnauld se hasarda à m'interroger du regard; je lui réponds par un signe négatif qu'il répète à son vis-à-vis, et la partie continue comme si de rien n'était.
Le commissaire sorti, et la partie finie, pendant que les dames jasaient entre elles, je racontai à mes complices ce que j'avais vu et entendu; puis nous nous séparâmes à minuit, en nous ajournant au lendemain. «Avant de nous coucher, me dit Regnauld, il faut revoir les épreuves des proclamations: allons chez Demonville.»
Demonville, notre imprimeur, demeurait rue Christine, faubourg Saint-Germain. Il nous fallait traverser la moitié du diamètre de Paris pour nous rendre là. La ville était dans une tranquillité parfaite. En descendant de voiture, nous remarquâmes qu'une patrouille assez nombreuse, que nous avions rencontrée rue Dauphine, était entrée dans la rue où nous nous arrêtions. Me rappelant les plaisanteries de Fouché: «Est-ce qu'il voudrait plaisanter avec nous? dis-je à Regnauld.—Cela serait possible», me répondit-il. Pour savoir à quoi nous en tenir, nous fîmes le tour du bloc de maisons dont celle-ci faisait partie, et certains que la maison n'était pas observée, nous montâmes à l'imprimerie.
Un vieux prote, nommé Bouzu, nous attendait avec les épreuves qu'il avait composées lui-même. Cet homme, qui faisait ce métier depuis cinquante ans, connaissait très-bien le matériel de son art, mais à cela se bornait l'exercice de son intelligence; il reproduisait avec exactitude toutes les lettres dont se composaient les mots qu'il avait sous les yeux; mais saisir les rapports de ces mots entre eux, de manière à comprendre le sens d'une phrase, excédait la portée de son esprit. Comme le manuscrit de Regnauld était très-net et très-correct, il n'y avait pas de fautes dans l'épreuve; après s'en être assuré, Regnauld donna le bon à tirer, et partit en laissant entre les mains de cet homme les moyens de le perdre et tous ses complices avec lui. Mais le père Bouzu n'était pas plus malin que ce secrétaire qui écrivait sous la dictée de son maître cette phrase si connue: «Quoique je me serve d'une main étrangère pour vous donner ces renseignemens, ne craignez pas qu'ils soient divulgués: l'homme dont je me sers est si bête, qu'il ne comprend pas même ce que je vous dis de lui.»
Le 17, les scrupules des Anciens se trouvant levés, le général me chargea de dire à Regnauld et à nos amis de se rendre le lendemain 18, avant le jour, chez le président du conseil des Anciens où le président des Cinq-Cents devait se trouver, et que là on nous emploierait suivant que l'exigerait la circonstance. Avant le jour nous étions déjà chez M. Lemercier, président des Anciens, où Lucien Bonaparte qui présidait les Cinq-Cents ne tarda pas à nous rejoindre. Celui-ci était accompagné de plusieurs de ses collègues, parmi lesquels je reconnus Émile Gaudin, le général Frécheville et Cabanis.
Ils se séparèrent bientôt pour se rendre à leurs chambres respectives, et nous allâmes, nous autres, attendre les événemens place Vendôme, au département dont le local avait été indiqué par Bonaparte pour quartier-général: à la partie civile de la conspiration, et où nous trouvâmes le citoyen Talleyrand. Pendant que les législateurs opéraient, nous nous disposâmes à remplir la mission qui pourrait nous échoir, en prenant notre part d'un fort bon déjeuner que les administrateurs nous offrirent et dont Real faisait les honneurs le plus gaiement du monde.
En conscience, le hasard me devait bien ce dédommagement, supposé que le hasard ait quelque conscience; en rentrant chez moi, le 16 brumaire, j'avais trouvé une invitation de Mme Legouvé pour venir déjeuner en bonne compagnie, chez elle, le 18. «J'ai ce matin-là même, lui répondis-je, un engagement auquel je ne puis manquer; affaire d'honneur, affaire de coeur, affaire qui fera du bruit. Buvez au succès.»
On but au succès sans trop savoir de quelle nature d'affaire il s'agissait. On y buvait encore quand la voix publique proclama le mot de l'énigme.
La mission promise ne tarda pas à nous être donnée. Les Anciens ayant rendu le décret qui transférait le Corps-Législatif à Saint-Cloud, le général nous fit dire d'en porter la nouvelle au ministre de la police, et de venir aussitôt après lui rendre compte de la manière dont elle aurait été accueillie.
Arrêtons-nous un moment. Pour bien faire comprendre les événemens qui me restent à raconter, je dois encore au lecteur quelques explications sur les causes qui les ont amenés.