«L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions fait halte est éloigné d'une petite lieue d'Alexandrie. Depuis cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu élevées, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et couverts par les dunes, qui empêchaient notre troupe d'être aperçue, nous nous dirigeâmes sur le Pharillon, situé à la pointe orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville, de laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes au Pharillon, et les chaloupes des frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas encore arrivées.

«Rendus au lieu de rembarquement, tout le monde mit pied à terre, et le général Menou envoya un aide de camp en ville pour en ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent cinquante guides ou environ qui allaient s'embarquer avec le général Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonnés sur le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait à terre, et au nombre desquels se trouvaient tous les palfreniers égyptiens accoutumés à suivre à pied leur maître, même dans les courses les plus pénibles.

«Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner l'éveil à la ville, on fut obligé de brûler des amorces pour les avertir de notre arrivée et leur indiquer l'endroit où nous étions à les attendre. Elles répondirent à la fin à ce signal, sans lequel on ne nous eût trouvés qu'avec beaucoup de temps et de difficulté, tant la nuit était noire. Les chaloupes arrivées, chacun, sans distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer, et se mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience était grande, et tant on craignait d'être laissé en arrière. C'était à qui entrerait le premier dans les embarcations, et on se poussait pour y arriver avec assez peu de ménagement et de considération. Il en résulta, dans le moment, entre les officiers de l'état-major, quelques querelles, qui furent oubliées dès qu'on fut arrivé à bord des frégates.

«Les frégates le Muiron et le Carrère, destinées à transporter le général Bonaparte, son état-major et les officiers-généraux qu'il emmenait avec lui, étaient mouillées en dehors de la passe du Port-Neuf, à demi-portée de canon du Pharillon. Le général Bonaparte arriva à neuf heures à bord du Muiron. Il faisait un calme plat, et on se mit à table en arrivant, en formant des voeux pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On désirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la terre, tant par la crainte de la croisière anglaise qui pouvait reparaître d'un moment à l'autre, qu'à cause de la garnison d'Alexandrie, dont on craignait le mécontentement à la nouvelle de l'embarquement du général Bonaparte.

«Le lendemain, 7 fructidor an VII, au lever du soleil, le même calme régnait encore, et pendant plus de trois heures nous pûmes distinguer la foule qui s'était portée sur les avances du Port-Neuf pour nous examiner. Aucun symptôme de mécontentement ne se manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au départ du général en chef.

«Vers neuf heures du matin, il s'éleva une légère brise de terre, dont on se hâta de profiter pour mettre à la voile. Au bout d'une heure, cette brise fraîchit un peu, et à midi nous avions perdu de vue les côtes d'Égypte.

«Ce narré simple et fidèle prouve évidemment que le général Bonaparte n'avait reçu en Égypte aucune dépêche particulière et secrète qui ait déterminé son départ. Aucun bâtiment n'était arrivé de France, et on objecterait vainement qu'un courrier avait pu débarquer et lui remettre secrètement ses dépêches. Un tel débarquement secret sur la côte d'Égypte, et sous les yeux d'une armée privée depuis son arrivée dans ce pays de lettres de France, était une chose physiquement impossible. Bonaparte n'aurait pu recevoir de communication secrète de cette nature que par l'intermédiaire de la croisière anglaise, dont le commandant sir Sidney Smith était trop mal avec lui, et connaissait d'ailleurs trop bien ses devoirs et les intérêts de son gouvernement pour consentir à se prêtera un acte de bienveillance aussi répréhensible.

«Une crainte bien fondée empoisonnait le bonheur que nous éprouvions de nous voir en route pour retourner dans notre patrie. Comment, dans une mer aussi étroite, espérer de pouvoir échapper aux croisières nombreuses et formidables que l'ennemi y entretenait sur tous les points?… Nos frégates, anciens bâtimens vénitiens, marchaient si mal, qu'il était évident qu'elles n'eussent pas pu soutenir une chasse de six heures, et qu'aperçues à midi par des forces supérieures, elles devaient être prises avant le coucher du soleil! L'étoile de Bonaparte, qui alors brillait de tout son éclat, pouvait seule nous faire surmonter les obstacles.

«Le vent favorable qui nous fit quitter les rivages de l'Égypte nous conduisit en deux jours à la hauteur de Derne, sur la côte du désert de Barbarie, à cent lieues environ d'Alexandrie; mais alors il nous abandonna, et celui de nord-ouest, qui pendant neuf mois règne presque sans interruption dans ces parages, reprit son empire, et ne cessa pas de souffler pendant vingt-quatre jours consécutifs: ce vent nous était absolument contraire. La crainte de rencontrer l'ennemi nous empêchait de courir de grandes bordées, qui seules auraient pu nous faire gagner du chemin en bonne roule, et nous forçait à nous tenir toujours à une distance rapprochée de la côte de Barbarie. Si nous eussions pu passer sur la côte orientale de l'île de Candie, et traverser ensuite l'Archipel, l'obstacle que nous présentait le vent de nord-ouest eût cessé de nous contrarier; mais ces parages étaient couverts de vaisseaux anglais, et l'amiral Gantheaume conduisait en France une tête trop précieuse pour ne pas éviter leur rencontre.

«Que ces vingt-quatre jours de vent contraire furent longs à passer!… Tous les jours à midi, lorsqu'on faisait le point, nous éprouvions une sorte de désespoir en nous retrouvant au même endroit que la veille, et quelquefois plus en arrière. Souvent l'on se disait: «Si Sidney Smith est revenu devant Alexandrie dix jours seulement après notre départ, et qu'après s'en être aperçu il se soit mis de suite à notre poursuite, et qu'il se soit porté sur le cap Bon, en traversant l'Archipel, il y arrivera indubitablement avant nous, et nous ne pouvons pas lui échapper!…»