«Enfin, le 2 ou le 3 complémentaire an VII, le vent passa au sud-sud-ouest, et souffla avec force dans cette partie pendant huit jours. Le 5 nous passâmes entre Malte et la côte d'Afrique. Le 1er vendémiaire an VIII nous célébrâmes l'anniversaire de la fondation de la république. Bourienne, alors républicain, fit des couplets analogues à la fête et brûlans de patriotisme. La nuit suivante nous passâmes entre le cap Bon et la Sicile. Ce passage est le plus favorable pour les croisières. Les Anglais y en avaient tenu constamment, et, par un bonheur inconcevable, il ne s'y en trouvait pas dans ce moment. Ce hasard paraissait tenir du prodige!
«Le vent favorable nous conduisit jusqu'en Corse, et le 6 vendémiaire au matin, nous étions par le travers du golfe d'Ajaccio. Le général Bonaparte, ignorant la suite des événemens militaires depuis le mois de mai, et craignant que l'ennemi ne fut maître de la Provence, résolut de prendre langue en Corse; mais incertain si cette île était encore en notre possession, il envoya un des deux petits avisos qui nous accompagnaient communiquer avec la côte. Ce bâtiment revint bientôt nous annoncer que la Corse était toujours française, mais qu'il n'avait pu obtenir de renseignemens plus étendus des misérables pêcheurs auxquels il avait parlé. La même incertitude existait donc encore sur le sort de la Provence; et comme le vent était depuis quelques instans redevenu contraire et était repassé au nord-ouest, le général Bonaparte se décida à relâcher à Ajaccio. Après avoir fait nos signaux de reconnaissance, nous entrâmes dans le golfe, qui a près de trois lieues de profondeur, et au fond duquel est bâtie la petite ville d'Ajaccio. Une felouque-corsaire, envoyée du port pour nous reconnaître, nous joignit à une lieue de la ville; en apprenant que le général Bonaparte était à notre bord, le capitaine fit des sabres réitérées de ses petits canons, et prenant les devans à l'aide de ses rames, ce bâtiment arriva quelques minutes avant nous devant les bastions de la citadelle, où à l'annonce de cette nouvelle, et sans avoir reçu aucun ordre, on tira spontané ment le canon de réjouissance. Les habitans d'Ajaccio, surpris de cette canonnade, se portaient en foule sur le port, où ils apprirent l'heureuse nouvelle, à laquelle cependant ils n'ajoutèrent pleinement foi qu'après avoir reconnu leur illustre compatriote. À peine avions-nous jeté l'ancre, que déjà une foule d'embarcations chargées d'habitans entouraient nos frégates. L'air retentissait des cris de vive Bonaparte! La municipalité, en costume, vint à la poupe, et fit ainsi que tous les citoyens, éclater sa joie en reconnaissant le général. Cette municipalité fit au général le narré succinct de tous les événemens politiques et militaires, et lui apprit la révolution du 30 prairial. Quelle nouvelle foudroyante pour moi!… Je croyais retrouver mon père à la fête du gouvernement français; il était errant, proscrit, et n'avait échappé que de trois voix au décret d'accusation que voulaient porter contre lui les forcenés qui cherchaient à rétablir le régime de la terreur, et qui avaient déjà ressuscité la société des jacobins.
«Bientôt la foule qui entourait les frégates voulut monter à bord. On lui représenta vainement que nous étions en quarantaine, et que jamais bâtiment venant du Levant n'en avait été exempté. «Il n'y a pas de quarantaine pour Bonaparte, pour le sauveur de la France», s'écrièrent-ils tous. La municipalité elle-même joignit ses instances à celles du peuple, et le général se laissa mettre à terre et se rendit dans sa maison paternelle, qu'il habita pendant tout le temps de sa relâcher à Ajaccio.
«Comme on la vu plus haut, le vent avait passé au nord-ouest au moment de notre entrée dans le golfe d'Ajaccio; il s'y maintint neuf jours consécutifs, et rendit inutile une tentative que les frégates firent dans cet intervalle pour en sortir. Enfin le 14 il redevint favorable, et nous nous remîmes en route pour Toulon. Nous n'en étions plus qu'à dix lieues, lorsque le 16, une demi-heure avant le coucher du soleil, Jugan, lieutenant de vaisseau et adjudant du contre-amiral, signala, du haut de la vergue du grand perroquet, une flotte anglaise dont il compta vingt-deux voiles, à environ six lieues de distance. C'était la flotte de lord Keith, commandant la croisière devant Toulon. Elle se trouvait, par rapporta nous, sous le soleil couchant, qui, frappant d'à-plomb sur ses voiles, nous les faisait clairement distinguer, tandis qu'elle ne pouvait nous apercevoir, puisqu'il son égard nous nous trouvions dans l'ombre. À l'annonce de l'ennemi, dont on signala à haute voix le nombre des voiles, un morne silence succéda tout à coup aux éclats bruyans de joie par lesquels nous saluions d'avance le rivage de la patrie. L'amiral Gantheaume, homme de peu de tête, la perdit d'abord au point qu'il voulait, dès le moment même, faire embarquer le général Bonaparte sur un grand canot pour le faire jeter sur le point de la côte le plus rapproché. Mais le général se moqua de la proposition, et déclara qu'il ne prendrait un semblable parti qu'après que les frégates auraient perdu tout espoir d'échapper aux Anglais, et qu'elles auraient au moins échangé quelques boulets avec eux.
«On se borna donc à prendre une autre direction et à gouverner sur le port le plus voisin. Nous ne tardâmes pas à acquérir la conviction que nos frégates n'avaient pas été aperçues par l'ennemi, dont les coups de canon de signaux de nuit nous indiquèrent, par leur direction, qu'il prenait la bordée du large. À minuit nous étions très-près de la côte, dont nous nous éloignâmes un peu pour attendre le jour, et à huit heures du matin, le 17 vendémiaire an VIII, nous mouillâmes dans la baie de San Raphao, à une portée de canon du village de ce nom, qui n'est éloigné de Fréjus que d'une demi-lieue.
«Le général Bonaparte envoya aussitôt un officier de marine à terre pour annoncer qu'il se trouvait à bord, et que dès ce moment il se mettait en quarantaine. Cet officier ne tarda pas à revenir, ramenant à sa suite plusieurs canots, dans lesquels se trouvait la municipalité de San Raphao et les principaux habitans de l'endroit. Malgré notre opposition et les défenses les plus formelles, les officiers municipaux escaladèrent le bord de la frégate, et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir de quarantaine pour celui qui venait sauver la France et mettre la Provence à l'abri de l'invasion ennemie, dont elle était menacée. Bonaparte se laissa faire encore une fois, et donnant ainsi, en apparence malgré lui, le premier et peut-être le dernier exemple d'infraction aux lois de la quarantaine, il se rendit de suite à terre et s'achemina vers Fréjus au milieu de la population de cette ville, qui s'était portée à sa rencontre. L'après-midi du même jour il était déjà sur la route de Paris. Les acclamations d'allégresse des citoyens de toutes les classes et de toutes les opinions l'accompagnèrent jusque dans la capitale. Jamais mortel ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme et de bénédictions, et ce triomphe est sans contredit le plus complet et le plus honorable de tous ceux que lui a décernés la reconnaissance publique. Celui-là du moins fut entièrement spontané, et ne fut pas provoqué. La ville de Lyon se distingua particulièrement à cet égard, et pendant la journée qu'il passa dans cette ville, plus de trente mille habitans encombrèrent le quai des Célestins, sur lequel il était logé, et s'y succédèrent sans interruption, l'applaudissant avec ivresse toutes les fois que, cédant à leurs instances, il paraissait à son balcon.»
Je pense qu'on ne lira pas sans intérêt, à la suite de celle-ci, la note d'un de mes meilleurs amis, homme tranquille s'il en fut, et qui pourtant, en dépit de la volonté de l'homme le plus volontaire du monde, revint aussi en France avec lui par la même occasion.
Note fournie par M. Parceval de Grandmaison.
«Mon retour d'Égypte a été accompagné de circonstances qui en ont gravé le souvenir dans ma mémoire, et les impressions qu'elles m'ont fait éprouver n'ont point été affaiblies par le temps. Je vais tâcher de les retracer.
«Une lettre que j'avais reçue de ma femme lorsque j'étais à Suez m'avait appris l'état de pénurie dans lequel mon absence l'avait précipitée. La vente de ses diamans était devenue sa dernière ressource, et l'expédition de Syrie, dont l'issue a été si malheureuse, n'étant pas encore terminée, me laissait dans une ignorance absolue du sort de notre armée et des moyens qui me restaient de revenir en France. Je restai long-temps dans cette anxiété cruelle, et quand j'appris le retour de Bonaparte au Caire, ayant rempli le but de ma mission à Suez, je vins le rejoindre sans même avoir été rappelé par lui. Je mis sous ses yeux la lettre alarmante que j'avais reçue de ma femme. Touché de ma situation, il me pardonna la brusquerie de mon retour, m'autorisa à revenir en France avec Denon, qui attendait la première occasion de s'embarquer à Alexandrie, et porta même la bienveillance jusqu'à m'offrir une traite de cent louis sur son frère Lucien, pour venir au secours de ma femme. Il dit à Bourrienne, son secrétaire, de me la remettre, et m'autorisa verbalement à partir avec Denon pour la France dès que j'en trouverais l'occasion. Or je savais que Bonaparte avait promis à Denon de ne pas retourner en France sans l'y ramener. Différentes particularités qu'il est inutile d'expliquer m'avaient fait pressentir le retour secret et prochain du général, de sorte que je fis mes préparatifs, et me tins prêt à le rejoindre à Alexandrie au premier signe de son départ: ce moment ne tarda point à se présenter.