«Je dînais et soupais tous les jours avec les principaux membres de la commission d'Égypte. Un soir que nous étions réunis à souper, un guide vint de la part du général en chef nous dire que sa voiture était à notre porte, où elle attendait nos collègues Monge et Berthollet pour les conduire auprès de lui. Je n'entreprendrai pas de peindre la surprise de mes convives, pour qui ce message fut un trait de lumière: il n'est pas d'expressions capables de la rendre. Je me presse d'arriver au moment de mon départ; ma malle et mon passe-port étaient prêts; je me rendis à Boulak, où je me procurai une embarcation pour descendre le Nil jusqu'à Ramanieh, bourgade séparée d'Alexandrie par un désert de vingt-deux lieues. J'accompagnais les guides du général, qui avaient ordre de venir le trouver. Le commandant des chameaux qui nous étaient nécessaires pour la traversée du désert, se détermina difficilement à nous en donner, attendu qu'une horde d'Arabes bédouins ne manquerait pas de nous attaquer à Birket, passage où ils s'embusquaient ordinairement; sa prophétie se vérifia; nous fûmes attaqués par un camp volant de ces brigands, qui nous apparurent comme des points noirs sous l'horizon. À peine quelques instans s'étaient écoulés qu'ils voltigèrent autour de nous. Le sifflement de leurs balles et des nôtres ne tarda point à se faire entendre. Il n'y eut point d'engagement, mais beaucoup de poudre brûlée. Après avoir cavalcade long-temps autour de nous sans oser nous attaquer autrement que par le feu de la mousqueterie, ils s'éloignèrent, nous étions épuisés de fatigue et de soif, et les outres que portaient nos chameaux étaient vides. Nous savions qu'une source coulait sur notre droite, à un quart de lieue, mais le mirage et toutes ses illusions nous présentaient le Nil à notre gauche, et quoique ce phénomène fût connu des soldats, l'imitation du fleuve était si parfaite, qu'il fut très-difficile de les dissuader. Enfin, tournant vers notre droite, nous trouvâmes la source qui nous rafraîchit, et nous continuâmes de faire roule vers Alexandrie. Arrivés près de la ville, nous aperçûmes une vedette qui nous dit que Bonaparte s'était embarqué la veille dans la rade d'Aboukir. Consternés de cette nouvelle, nous entrons dans la cité. Tournant mes yeux vers le port, j'aperçois deux frégates qui étaient dans la rade et appareillaient pour partir. Je crie aux guides qui m'accompagnent: «Les voilà! les voilà qui vous attendent; hâtez-vous, il est encore temps.» À ces mots, nous nous précipitons vers le port, nous nous emparons de plusieurs barques, et nous abordons la frégate le Muiron, où les guides attendus par Bonaparte sont reçus sans difficulté. Ma position était bien plus équivoque que la leur; on ne comptait point sur mon arrivée, et elle ne pouvait être justifiée que par l'autorisation verbale que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon, que je savais être sur l'une des deux frégates. Une scène assez vive venait de se passer à bord du Muiron, où l'administrateur sanitaire de l'armée d'Égypte, nommé le Blanc, s'était caché dans l'espoir de partir incognito. Le général, en étant instruit, l'avait renvoyé à Alexandrie après l'avoir traité avec une grande sévérité. J'ignorais cette particularité, qui ayant donné beaucoup d'humeur à Bonaparte, rendait mon entreprise très-périlleuse. D'ailleurs, elle n'eût point changé ma résolution, qui était bien arrêtée. Je monte à bord du Muiron, et je demande à parler au général. On se préparait à partir, et il était cinq heures du matin. J'apercevais différens officiers de ma connaissance qui, ayant vu la déconfiture de l'administrateur sanitaire, s'attendaient à me voir éprouver le même sort, et feignaient de ne pas me reconnaître. Aucun ne voulait m'annoncer,
Ils semblaient éviter ma présence importune,
Et la contagion de ma triste fortune,
quand je vis l'amiral Gantheaume se précipiter vers moi, en s'écriant: «Quoi! Parceval, c'est tous! que venez-vous faire ici? les ordres les plus sévères me défendent de laisser arriver personne. Descendez sur-le-champ, vous ne pouvez rester ici un seul instant.» J'alléguai que j'étais chargé de remettre au général des dépêches d'une grande importance de la part du général Lanusse, qui me les avait remises à Damiette. Il me pressa de les lui donner; je m'y refusai, lui déclarant qu'il m'était recommandé de les remettre à Bonaparte en main propre. «Je n'entends rien à tout cela, me répondit Gantheaume; je ne connais que l'ordre que j'ai reçu; il est positif, ainsi descendez.—En ce cas, lui dis-je, je vais descendre, mais envoyez-moi Monge à qui je remettrai mes dépêches.» Il y consent, me fait retirer dans mon embarcation, et s'acquitte de la promesse qu'il m'a faite. Monge parait bientôt sur le bord du navire. Je l'invite à descendre pour que je lui parle et lui remette mes dépêches. «Je ne puis descendre, me répond-il.—En ce cas, je vais monter.—Ne montez pas; si vous montez, je me retire.» Alors une résolution désespérée s'empara de moi, j'escaladai l'échelle par laquelle j'étais monté à bord du navire, je m'emparai de mon collègue, lui remis les dépêches dont j'étais chargé, et lui dis l'autorisation que m'avait donnée Bonaparte de partir avec Denon. J'étais, en lui parlant, dans une agitation que je ne puis exprimer; tout mon avenir était dans le succès de ma demande, et cette pensée m'inspira une éloquence que je n'eus jamais à un pareil degré. Monge connaissait la lettre que j'avais reçue de ma femme, et il avait pris part à ma position. Il était ému, mais ne me paraissait point déterminé à parler pour moi au général. Je le pressai, le conjurai, au nom de l'amitié qu'il me portait, de ne pas m'abandonner dans la conjoncture critique où je me trouvais. Je lui dis que Bonaparte, engagé envers moi par une permission positive, ne pouvait pas manquer à sa parole, et que m'ayant toujours témoigné de la bienveillance, il ne me repousserait pas, si j'étais appuyé par lui; que, du reste, ma résolution était prise, et qu'on ne me ferait redescendre du navire qu'en m'en précipitant; j'ajoutai tout ce qu'une situation aussi violente que la mienne pouvait m'inspirer, revenant toujours à l'autorisation formelle que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon. Je vis dans les yeux de Monge qu'il était fort ému, et je le pressai alors si vivement que, triomphant de son extrême répugnance, il se décida à parler au général. 11 était environ cinq heures du matin. «Attends-moi ici, me dit-il, je vais le «réveiller», et il me quitta. Le coeur me battait d'espérance et de crainte. Berthollet, instruit de mon arrivée, vint me trouver et s'entretenir avec moi pendant que Monge s'éloignait; il me parut épouvanté de mon audace, convenant toutefois que l'autorisation que m'avait donnée le général pouvait être d'un grand poids auprès de lui, lorsqu'un employé qui avait été mon commis à Suez, et qui, ayant fait route avec moi, était resté dans notre embarcation, craignant de n'être point reçu à bord de la frégate, se mit à vociférer d'une manière lamentable: «Et moi donc, moi! est-ce que je ne partirai point?—Qui êtes-vous? lui dit Berthollet.—Je suis, répondit-il, le commis de M. Parceval»; et il fit en cela une grande faute, car je lui avais recommandé de dire, si je parvenais à être admis, qu'il était mon domestique. J'étais d'ailleurs très-alarmé de sa réclamation prématurée, qui pouvait me perdre. Berthollet, non moins alarmé que moi de cet incident, fut en informer le général, ce qui fut sur le point de ruiner toutes mes espérances. Sans cela, tout allait le mieux du monde; Monge avait obtenu de Bonaparte la permission que je désirais, et déjà le général Berthier, qu'il était allé trouver, avait signé l'ordre donné au capitaine du Carrère, qui naviguait de conserve avec le Muiron, de me recevoir à son bord, lorsque Bonaparte, instruit de la présence du commis qui demandait à partir avec moi, entra dans une colère inexprimable, en déclarant qu'il ne voulait admettre qui que ce fût, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui se présentaient. De telle sorte que Monge, revenant avec l'ordre signé par le général Berthier de me recevoir à bord du Carrère, qui allait naviguer de conserve avec le Muiron, s'aperçut avec surprise que la face des choses était absolument changée. Il pressa, pria, supplia Bonaparte de ne rien changer à ses premières dispositions, et parvint à le calmer en ma faveur, en lui disant qu'on allait renvoyer mon compagnon de voyage; ce qui fut exécuté sur-le-champ, au grand désespoir de celui-ci qui jetait les hauts cris et fut reconduit au rivage d'Alexandrie, dont il ne revint qu'après la capitulation du général Menou. On me remit l'ordre du général de me recevoir à bord du Carrère, où je me présentai, et qui était commandé par mon ami le capitaine Dumanoir, qui me reçut à bras ouverts. J'y trouvai Denon avec les trois généraux Lannes, Murat et Marmont, qui m'accueillirent parfaitement, et les deux frégates mirent à la voile pour revenir en France. ]
[30: Fontenelle, compositeur qui n'était pas sans mérite. Il a donné à l'Opéra une Hécube, ouvrage sévère et dans le système de Gluck, dont il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi au même théâtre une Médée. Le premier de ces deux opéras seul a obtenu du succès. Le second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué de mérite.
Fontenelle était un homme de moeurs fort simples et d'un esprit vraiment philanthropique. Il est mort comme il avait vécu, en philosophe, il y a quelques années, désignant pour ses héritiers ses domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était la petite maison qu'il avait choisie pour retraite.]
[31: Vie politique et militaire de Napoléon.]
[32: Lavalette s'était trompé une autre fois encore à mon sujet dans ses Mémoires. Il y disait, et cela se trouve dans un extrait qui a été publié par la Revue de Paris: «Des musiciens, aujourd'hui morts de vieillesse, ont beuglé au dîner du Directoire une cantate d'Arnault sur la musique de Méhul.»
Je n'ai jamais chanté que ce que j'aimais ou que ce que j'admirais. Je n'ai jamais aimé ni admiré le Directoire.
L'honorable littérateur qui a présidé à la publication des Mémoires de Lavalette, sur ma réclamation, en a fait disparaître cette erreur, et en cela il a fait en galant homme ce que certainement l'auteur aurait fait lui-même; mais comme je n'ai pas pu réclamer contre le trait qui donne lieu à cette note, dont je n'ai eu connaissance que par la publication de l'ouvrage, ce trait, qui pèche au moins par l'exactitude, est resté.
C'est un des inconvéniens attachés à la publication des Mémoires posthumes. Par respect pour l'auteur, l'éditeur y maintient quelquefois des torts que l'auteur aurait réparés s'il avait pu se relire. Celui-ci est bien léger; je ne l'eusse pas relevé, s'il n'appartenait pas à un homme dont la mémoire m'est chère, et avec qui j'étais lié d'amitié.]