—Voilà, madame, lui dis-je, mon petit amant; n'est-il pas bien joli?
On vit bien que c'étoit une fille; elle remit son masque et me donna la main pour nous en aller. La petite Charlotte me servit d'écuyer pendant toute la soirée, et nous nous en aimions bien mieux; elle s'en aperçut et me dit tendrement:
—Hélas! madame, je m'aperçois que vous m'aimez davantage en justaucorps; que ne m'est-il permis d'en porter toujours!
J'achetai dès le lendemain l'habit que j'avois loué pour elle et qui sembloit fait exprès; je le fis mettre dans une armoire avec la perruque, les gants, la cravate et le chapeau, et lorsque mes voisines me vinrent voir, le hasard fit qu'on ouvrit cette armoire et qu'on vit cet habit; aussitôt on se jeta dessus, et c'est ce que je demandois: on le mit à la petite fille, et la voilà redevenue un beau garçon.
Après la visite, elle voulut se déshabiller; je ne voulus jamais le souffrir, et lui dis que je lui en faisois présent, qu'aussi bien je ne le mettrois jamais, et que, pour me le payer, je lui demandois seulement qu'elle le mît toutes les fois que mes voisines me feroient l'honneur de venir souper chez moi.
La tante de Charlotte, car elle n'avoit plus ni père ni mère, fit quelques façons, et puis se rendit, toutes les autres lui ayant protesté qu'elles feroient un pareil marché quand je voudrois. Ainsi j'eus le plaisir de l'avoir souvent garçon, et comme j'étois femme, cela faisoit le véritable mariage.
J'avois un cabinet au bout de mon jardin, et il y avoit une porte de derrière par où elle venoit me voir le plus souvent qu'elle pouvoit, et nous avions des signaux pour nous entendre. Quand elle étoit entrée dans le cabinet, je lui mettois une perruque afin de m'imaginer que c'étoit un garçon; elle n'avoit pas de peine, de son côté, à s'imaginer que j'étois une femme; ainsi tous deux contents, nous avions bien du plaisir.
J'avois dans mon cabinet beaucoup de beaux portraits; je proposai à mes deux jeunes voisines de les faire peindre, mais à condition que Charlotte seroit peinte en cavalier. Sa tante qui mouroit d'envie d'avoir son portrait, y consentit; je voulus en même temps me faire peindre en femme, afin de faire un regard avec ma petite amie; je n'avois point de vanité, elle étoit bien plus belle que moi. Je fis venir monsieur de Troyes, qui nous peignit dans mon cabinet; cela dura un mois, et quand les deux portraits furent faits, et dans de belles bordures, on les pendit dans mon cabinet l'un auprès de l'autre, et chacun disoit: «Voilà un beau couple; il faudroit les marier, ils s'aimeroient bien.» Mes voisins et voisines rioient en disant cela et ne croyoient pas si bien dire; les mères, en mille ans, ne se seroient pas défiées de moi, et je crois,—Dieu me veuille pardonner!—que sans aucun scrupule elles m'auroient laissé coucher avec leurs filles; nous nous baisions à tous moments, sans qu'elles le trouvassent mauvais.
Une vie si douce fut troublée par la jalousie. Mademoiselle ***—elle m'aimoit aussi,—s'aperçut bientôt que je ne l'aimois pas; je ne me pressois pas de la faire peindre; elle observa sa compagne, et la vit entrer dans mon cabinet par la petite porte de derrière. Elle courut en avertir la tante qui d'abord voulut gronder sa nièce, mais la pauvre enfant lui parla avec tant de simplicité qu'elle n'en eut pas le courage.
—Ma chère tante, lui dit-elle en l'embrassant, il est bien vrai que Madame m'aime; elle m'a fait cent petits présents, et peut faire ma fortune; vous savez, ma chère tante, que nous ne sommes pas riches; elle me prie de la venir voir toute seule dans son cabinet; j'y ai été cinq ou six fois, mais à quoi croyez-vous que nous passions le temps? à habiller madame, qui veut aller faire quelque visite, à la coiffer, à mettre ses pendants d'oreilles et ses mouches, à parler de sa beauté. Je vous assure, ma chère tante, qu'elle ne songe qu'à cela; je lui dis sans cesse, «Madame, que vous êtes belle aujourd'hui!» elle m'embrasse là-dessus, et me dit: «Ma chère Charlotte, si tu pouvois toujours être habillée en garçon, je t'en aimerois bien mieux, et nous nous marierions; il faut que nous trouvions le moyen de coucher ensemble sans que Dieu y soit offensé. Ma famille n'y consentiroit jamais, mais nous pourrions faire un mariage de conscience. Si la tante veut venir demeurer avec moi, je lui donnerai un appartement dans ma maison, et ma table; mais je veux que tu sois toujours habillée en garçon; un de mes laquais te servira.» Voilà, ma chère tante, de quoi nous nous entretenons; or, voyez vous-même, si cela arrivoit, si nous ne serions pas bien heureuses?