Je répondois à sa tendresse de toute la mienne; mais quoique que je l'aimasse beaucoup, je m'aimois encore davantage, et ne songeois qu'à plaire au genre humain.
Nous nous écrivions tous les jours, mademoiselle Charlotte et moi, et nous nous voyions à tous moments: la fenêtre de sa chambre étoit vis-à-vis de la mienne, le petite rue de Sainte-Geneviève entre deux. Ses lettres étoient écrites avec une simplicité charmante; je lui en ai rendu plus de cent, comme je le dirai dans la suite; il ne m'en reste que deux, par hasard.
PREMIÈRE LETTRE
«Que vous étiez aimable hier au soir, madame! J'eus bien du plaisir, et j'eus envie cent fois de vous aller baiser devant tout le monde. Eh bien! on eût dit que je vous aime, cela n'est-il pas vrai? Je ne veux point le cacher, et si vous ne le dites pas, je le dirai, moi. Mon grand-papa me dit tout bas: «Ma fille, je crois que madame de Sancy t'aime: tu serais bien heureuse. Oh! dame! je ne puis pas me retenir et je lui dis: «Mon papa, nous nous aimons de tout notre cœur, mais madame ne veut pas qu'on le sache.» Adieu, voilà ma belle-mère qui entre.» (Cette belle-mère la tourmentait.)
DEUXIÈME LETTRE
«En vérité, monsieur, je suis au désespoir; je voudrais ne vous avoir jamais connu, qu'il m'en eût coûté grand'chose pour le chagrin que vous me causez. Je crois que l'on a découvert quelque chose de notre petite amitié; c'est vous seul qui en êtes la cause: pourquoi me parlez-vous tout bas à l'oreille? Il y a du temps que l'on m'espionne. Je ne sais pas si c'est que l'on m'a vue aller au cabinet, mais l'on m'a fait des réprimandes qui ne me plaisent pas. Quand vous viendrez, ne cessez pas de me parler; ne faites pas semblant de rien, afin que l'on croie s'être trompé. Le Saint-Esprit m'a inspiré de ne point aller chez vous. Je fus chez mademoiselle Dupuis, l'on m'y vint chercher; je fus après cela chez ma tante, l'on y vint encore; donnez-vous bien de garde de ne me point jeter rien par la fenêtre. En vérité, monsieur, je suis bien malheureuse de vous aimer. Je vous écris cette lettre avec toutes les peines du monde: je ne suis pas un moment dans ma chambre que l'on ne vienne voir ce que j'y fais. Ne m'attendez plus au pavillon. Pour moi, je ne sais pas si l'on se doute que vous me donnez des lettres; quand vous m'en donnerez, ne m'en donnez qu'à bonnes enseignes, que l'on ne s'en aperçoive pas. Je vous avoue que j'ai bien du chagrin; si ce n'était pour un peu, je m'en irais passer trois mois dans un couvent. Qu'en dites-vous? Ne me demandez point: N'avez-vous rien à me donner? Quand j'aurai quelque lettre, je vous la donnerai quand j'en pourrai trouver les occasions.»
On fit, en ce temps-là, une noce chez une personne de qualité de mes parentes et de mes bonnes amies; j'y avois dîné, et je résolus d'y aller en masque après souper; il devoit y avoir des violons. J'allai aussitôt chez moi, et proposai à mes belles voisines de leur donner à souper, et de se masquer ensuite. De jeunes personnes ne demandent pas mieux. Je fis habiller mademoiselle Charlotte en garçon, je louai un habit complet, fort propre, avec une belle perruque; c'était un fort joli cavalier. On me reconnut d'abord, parce qu'on y avoit vu souvent ma robe de chambre; ainsi je fus obligé d'ôter mon masque et de me mettre dans le rang des dames du bal; le reste de la troupe demeura masqué. Charlotte me prit pour danser; la compagnie fut assez contente du menuet que nous dansâmes ensemble; l'agitation ne me fit point de tort, et je revins à ma place avec un rouge que je n'avois pas avant que de danser. La maîtresse du logis qui n'est pas louangeuse, me vint embrasser et me dit tout bas:
—J'avoue, ma chère cousine, que cet habillement vous sied bien; vous êtes, ce soir, belle comme un ange.
Je changeai de discours, et appelai Charlotte qui ôta son masque et laissa voir un petit minois fort aimable.