—Mais est-il bien vrai que ce soit là un homme? Il a bien raison de vouloir passer pour une femme.

Je me retournai de leur côté, et fis semblant de demander à quelqu'un, afin de leur donner le plaisir de me voir. On peut juger que cela me confirma étrangement dans le goût d'être traité comme une femme. Ces louanges me paraissoient des vérités qui n'étoient point mendiées: ces gens-là ne m'avoient jamais vu, et ne songeoient point à me faire plaisir.

La vie que je menois dans ma petite maison du faubourg Saint-Marceau étoit assez douce. Mes affaires étoient en bon état, mon frère venoit de mourir, et m'avoit laissé, toutes dettes payées, près de cinquante mille écus; j'avois d'assez beaux meubles, de la vaisselle d'argent, un peu de vermeil doré, des boucles d'oreilles de diamants brillants, deux bagues qui valoient bien quatre mille francs, une boucle de ceinture et des bracelets de perles et de rubis.

Ma maison étoit fort commode; j'avois un carrosse à quatre personnes et un à deux, quatre chevaux de carrosse, un cocher et un postillon qui servoit de portier, un aumônier, un valet de chambre dont la sœur faisoit ma dépense et avoit soin de m'habiller, trois laquais, un cuisinier, une laveuse d'écuelles, et un savoyard pour frotter mon appartement.

Je donnois à souper fort souvent à mes voisines, et quelquefois à monsieur le curé et à monsieur Garnier, et sans me piquer de faire grande chère, je la faisois assez bonne; j'avois quelquefois des concerts, j'envoyois mon carrosse à Descotaux, mon ancien ami; je faisois le soir des petites loteries de bagatelles: cela avoit un air de magnificence; je menois mes voisines à l'Opéra, à la Comédie; on trouvoit toujours chez moi du café, du thé et du chocolat, je faisois dire tous les jours la messe à mon aumônier, à la présentation, à midi et demi; toutes les paresseuses du quartier n'y manquoient pas, et comme je me couchois fort tard, on venoit m'éveiller souvent pour m'avertir que la messe sonnoit; je mettois vite une robe de chambre, une jupe et une coiffe de taffetas pour cacher mes cornettes de nuit, et courois l'entendre; je n'aimois pas à la perdre. Enfin, il me sembloit que tout le monde étoit content de moi, lorsque l'amour vint troubler mon bonheur.

Deux demoiselles mes voisines me témoignoient beaucoup d'amitié et ne faisoient aucune façon de me baiser; c'étoit à qui m'ajusteroit; je leur donnois assez souvent à souper, elles venoient toujours de bonne heure, et ne songeoient qu'à me parer; l'une m'accommodoit mon bonnet, et l'autre redressoit mes pendants d'oreilles; chacune demandoit comme une grande faveur l'intendance des mouches; elles n'étoient jamais placées à leur gré, et en les changeant de place, elles me baisoient à la joue ou au front; elles s'émancipèrent un jour à me baiser à la bouche d'une manière si pressante et si tendre, que j'ouvris les yeux et m'aperçus que cela partoit de plus que de la bonne amitié; je dis tout bas à celle qui me plaisoit davantage (c'étoit mademoiselle Charlotte):

—Mademoiselle, serois-je assez heureux pour être aimé de vous?

—Ah! madame, me répondit-elle en me serrant la main, peut-on vous voir sans vous aimer!

Nous eûmes bientôt fait nos conditions; nous nous promîmes un secret et une fidélité inviolables.

—Je ne me suis point défendue, me disoit-elle un jour, comme j'aurois fait contre un homme: je ne voyois qu'une belle dame, et pourquoi se défendre de l'aimer? Quels avantages vous donnent les habits de femme! Le cœur de l'homme y est qui fait ses impressions sur nous, et d'un autre côté, les charmes du beau sexe nous enlèvent tout d'un coup et nous empêchent de prendre nos sûretés.