—Vous voyez, madame, me disoit-il, que Dieu récompense les bonnes œuvres par de petits plaisirs humains; vous aimez un peu votre personne, il faut que vous en tombiez d'accord, et parce que vous faites des bonnes œuvres, vous en êtes récompensée par les acclamations du peuple, et nous sommes forcés d'applaudir nous-mêmes à ce que nous appellerions foiblesse dans un autre.

Nous achevions ainsi en discourant nos petites courses, et puis nous venions à la paroisse entendre la messe, et j'y retrouvois mes laquais à qui je donnois ordre de s'y trouver à une certaine heure pour me reconduire au logis.

Je hasardai un jour d'aller à la comédie avec mon cher Maulny et sa tante, mais je fus trop regardée, trop considérée; vingt personnes par curiosité vinrent m'attendre à la porte lorsque nous remontâmes en carrosse. Quelques-uns furent assez insolents pour me faire des compliments sur ma beauté, à quoi je ne répondis que par une mine modeste et dédaigneuse; mais je n'y retournai pas de longtemps, pour éviter scandale.

L'opéra n'est pas de même; comme les places y sont chères et qu'on veut profiter du spectacle, chacun s'y tient en respect, et j'y ai été vingt fois sans qu'on m'ait jamais rien dit. Je pris alors la résolution de demeurer souvent dans ma maison, ou du moins dans mon quartier du faubourg, où je pouvois faire tout ce qui me plaisoit sans qu'on y trouvât à redire.

Il m'arriva un petit accident en me promenant dans mon jardin. Je me donnai une entorse si violente qu'il me fallut garder le lit huit ou dix jours, et la chambre plus de trois semaines.

Je tâchai de m'amuser; mon appartement étoit magnifique, mon lit étoit de damas cramoisi et blanc, la tapisserie, les rideaux des fenêtres et les portières de même, un grand trumeau de glace, trois grands miroirs, une glace sur la cheminée, des porcelaines, des cabinets du Japon, quelques tableaux à bordures dorées, la cheminée de marbre blanc, un chandelier de cristal, sept ou huit plaques où, le soir, on allumoit des bougies; mon lit étoit à la duchesse, les rideaux rattachés avec des rubans de taffetas blanc; mes draps étoient à dentelles, trois gros oreillers, et trois ou quatre petits attachés dans les coins avec des rubans couleur de feu. J'étois ordinairement à mon séant avec un corset de Marseille et une échelle de rubans noirs, une cravate de mousseline et un gros nœud de rubans sous le col, une petite perruque fort poudrée qui laissoit voir mes pendants d'oreilles de diamants, cinq ou six mouches et beaucoup de gaieté, parce que je n'étois point malade.

Mes voisins et mes voisines me tenoient compagnie toutes les après-dînées, et j'en retenois les soirs cinq ou six à souper; j'avois quelquefois de la musique, et jamais de jeu, je ne pouvois pas souffrir les cartes; je reçus en cet état beaucoup de visites, et chacun me faisoit compliment sur mon ajustement, où l'on ne trouva rien que de modeste, car il est bon de remarquer que je ne portois jamais que des rubans noirs.

Dès que mon pied fut un peu remis, je me levai et passai les journées sur un canapé avec des robes de chambre plus propres que magnifiques.

On ne laissa pas d'aller conter à monsieur le cardinal que j'avois des robes toutes d'or, toutes couvertes de rubans couleur de feu, avec des mouches et des pendants d'oreilles de diamants brillants, et que j'allois ainsi parée et ajustée à la grand'messe de ma paroisse, où je donnois des distractions à tous ceux qui me voyoient.

Son Éminence, qui veut que tout soit dans l'ordre, envoya un abbé de mes amis, en qui il avoit confiance, me rendre visite pour voir ce qui en étoit; il me le dit avec amitié et m'assura qu'il diroit à son Éminence que mon habillement n'étoit que propre et point magnifique, que ma robe étoit noire avec des petites fleurs d'or qu'à peine on voyoit, et doublée de satin noir; que j'avois des boucles d'oreilles de diamants brillants assez beaux, et trois ou quatre petites mouches; qu'il m'avoit justement trouvé dans le temps que j'allois à la messe, et qu'enfin c'étoit pure médisance que ce qu'on lui avoit rapporté.