J'y rencontrai un jour monsieur de Caumartin, qui est mon neveu; il se promena longtemps avec nous, mais le lendemain il me vint voir et me représenta assez vivement que je me donnois trop en spectacle. Il n'eut d'autres réponses sinon que je lui étois obligé.

Monsieur le curé, à qui sans doute mes parents avoient parlé, me parla aussi, et ne fut pas mieux écouté.

On m'écrivit aussi des lettres anonymes dont je ne fis pas plus de cas; en voici une que je gardai pour faire voir comment s'y prennent les gens d'esprit pour donner des avis:

LETTRE

«Je n'ai point l'honneur, madame, d'être connue de vous, mais je vous vois souvent à l'église, et même dans des maisons particulières. Je sais tout le bien, toutes les charités que vous faites dans notre paroisse j'avoue que vous êtes belle, et ne m'étonne pas que vous aimiez les ajustements des femmes, qui vous conviennent extrêmement; mais je ne puis vous passer l'alliance, j'ose dire scandaleuse, que vous avez faite, à la face du soleil et de notre curé, avec une demoiselle notre voisine, que vous faites habiller en homme pour avoir plus de ragoût avec elle. Encore si vous cachiez votre faiblesse, mais vous en triomphez: on vous voit dans votre carrosse aux promenades publiques avec votre prétendu mari, et je ne désespère pas qu'un de ces jours, vous ne jouiez la femme grosse. Songez-y, ma chère dame, rentrez en vous-même; je veux croire que vous êtes dans l'innocence, mais on juge sur les apparences, et quand on voit que ce petit mari loge chez vous et qu'il n'y a qu'un lit dans votre chambre, où vos amis vous voient tous les jours couchés ensemble, comme le mari et la femme, est-ce faire une médisance que de croire que vous ne vous refusez rien l'un à l'autre? On ne trouve point à redire que vous soyez habillé en femme, cela ne fait mal à personne; soyez coquette, j'y consens, mais ne couchez pas avec une personne que vous n'avez point épousée; cela choque toutes les règles de la bienséance, et quand il n'y aurait point d'offense envers Dieu, il y en aurait toujours devant les hommes. Au reste, ma belle dame, n'attribuez point ma remontrance à une humeur chagrine, c'est pure amitié pour vous, on ne peut pas vous voir sans vous aimer.»

Je relus cette lettre plusieurs fois, et j'en fis mon profit; si toutes les remontrances étoient aussi bien assaisonnées, on en profiteroit plus qu'on ne fait; je ne sortis plus au grand jour et gardai plus de mesures qu'auparavant.

Je l'aimois toujours, et nous ne nous serions jamais séparés sans l'aventure que je vais raconter.

Un bourgeois fort riche qui savoit bien que monsieur de Maulny étoit une fille et que je n'avois jamais attaqué son honneur parce que je ne songeois qu'à ma beauté, en devint amoureux et la fit demander en mariage. Il avoit une charge de mouleur de bois et plus de cent mille francs de bien: il offrit de tout donner par contrat de mariage.

Monsieur le curé m'en vint parler, sa tante pleura en me conjurant de ne point empêcher la fortune de sa nièce, et tout d'un coup je la vois s'habiller en fille et assez gaie; cela ne lui déplut pas.

Elle avoit conté sans doute tout ce qui se passoit entre nous, et on lui avoit dit qu'un véritable mari lui donneroit bien d'autres plaisirs que moi qui ne faisois que la caresser et la baiser.