Ils montèrent ensemble; le marquis salua la présidente et me fit aussi cet honneur-là. On commença une belle conversation qui dura jusqu'à ce que monsieur le président vînt annoncer que le souper étoit servi, et prier le marquis d'en être. Il ne se fit pas prier, mais il se repentit d'être demeuré lorsqu'il vit arriver mademoiselle de Mondory que le président avoit envoyé chercher dans son carrosse pour souper au logis. La jalousie du marquis se réveilla; il faisoit ce qu'il pouvoit pour paroître de bonne humeur, mais je lisois dans son cœur, tout étoit forcé en lui, et de temps en temps il me jetoit des regards de tendresse, de dépit, et quelquefois de colère. La petite Mondory triomphoit et m'accabloit de caresses.

—Allons, mademoiselle, me disoit-elle malicieusement, il est tard, allons dans notre chambre, il faut nous friser pour demain.

Le marquis n'y put tenir davantage; ce qu'il voyoit le mettoit au désespoir, il s'approcha de mon oreille, et me dit tout bas:

—Je vous laisse avec votre comédienne, je ne troublerai point vos plaisirs.

Il s'en alla brusquement; j'eusse bien voulu l'adoucir par quelques petites paroles, je ne le voulois pas perdre, et mon cœur se gouvernoit à son ordinaire, il balançoit entre elle et lui.

Mais je fus véritablement touchée la première fois que nous allâmes à la comédie; nous étions dans la première loge que le président avoit fait louer; la présidente, une de ses amies, le marquis et moi étions au premier rang; on joua Venceslas, pièce de Rotrou; la petite Mondory y faisoit le premier rôle, mais quand elle me vit dans la loge, parée et contente auprès du marquis, elle se mit à pleurer si fort qu'à peine pouvoit-elle dire ses vers; je me mis à pleurer aussi, voyant bien que c'étoit moi qui lui faisois verser tant de larmes. Le marquis s'en aperçut et me dit tout bas:

—Mademoiselle, vous l'aimez encore.

—Monsieur, lui répliquai-je, je n'irai jamais à la comédie.

Ma réponse le toucha, et sans me le dire, il alla prier mademoiselle de Mondory de me venir voir; elle n'en voulut rien faire et se sauva derrière le théâtre, toujours pleurant; elle feignit un mal de dents épouvantable.

Pour l'effacer entièrement de mon esprit, je résolus d'aller voyager tout de bon, pour dissiper mon chagrin, quitter, si je le pouvois, toutes mes petites enfances, qui commençoient à n'être plus de saison, et m'attacher à quelque chose de plus solide; je n'étois plus dans cette grande jeunesse qui fait tout excuser, mais je pouvois encore passer pour femme, si j'eusse voulu. J'amassai donc le plus d'argent que je pus, remis mes affaires entre les mains du président, et partis pour l'Italie avec un justaucorps et une épée.