J'y ai demeuré dix ans, à Rome ou à Venise, et m'y suis abîmé dans le jeu. Une passion chasse l'autre, et celle du jeu est la première de toutes: l'amour et l'ambition s'émoussent en vieillissant, le jeu reverdit quand tout le reste se passe.
Adieu, madame, je vous conterai quand vous voudrez mes voyages d'Italie et d'Angleterre.
IV
LA COMTESSE DES BARRES[ [5]
Quand ma mère mourut, elle jouissoit de plus de vingt-cinq mille livres de rente; elle avoit eu cinquante mille écus en mariage, quatre mille francs de douaire, qui faisoient un fonds de quatre-vingt mille francs, huit mille livres de pension d'un grand prince, et six mille francs d'une grande reine, son ancienne amie, et cependant elle ne laissa que douze cents francs d'argent comptant, des pierreries, des meubles, de la vaisselle d'argent, mais aussi elle ne devoit pas un sol.
Nous étions trois frères: j'étois le cadet; l'aîné étoit intendant de province, le second avoit un régiment, et moi j'avois dix mille livres de rente de patrimoine, tant du côté de mon père que du côté d'une tante qui m'avoit fait son héritier, et quatorze mille livres de rente en bénéfices.
Je dis d'abord à mes frères que je voulois faire nos partages du bien de ma mère; ils m'avoient fait émanciper, afin de n'avoir pas un tuteur incommode avec qui il eût fallu discuter toutes les affaires de la maison; ils acceptèrent ma proposition, se doutant que je les traiterois bien.
Nous avions par nos partages à peu près soixante et dix mille francs du bien de ma mère; je pris dans mon lot les pierreries pour vingt mille francs, pour huit mille francs de meubles et six mille francs de vaisselle d'argent. Cela faisoit trente-quatre mille francs; il en restoit trente-six pour achever ma part; je les abandonnai à mes frères, et tout ce qui étoit dû à ma mère, tant de ses pensions que de son douaire, ce qui montoit encore à plus de quarante mille francs. Nous fûmes tous trois contents.