J'étois ravi d'avoir de belles pierreries; je n'avois jamais eu que des boucles d'oreilles de deux cents pistoles et quelques bagues, au lieu que je me voyois des pendants d'oreilles de dix mille francs, une croix de diamants de cinq mille francs, et trois belles bagues. C'étoit de quoi me parer et faire la belle, car depuis mon enfance j'avois toujours aimé à m'habiller en fille, mon aventure de Bordeaux le prouve assez, et quoique j'eusse alors vingt-deux ans, mon visage ne s'y opposoit point encore.
Je n'avois point de barbe, on avoit eu soin, dès l'âge de cinq ou six ans, de me frotter tous les jours avec une certaine eau qui fait mourir le poil dans la racine, pourvu qu'on s'y prenne de bonne heure; mes cheveux noirs faisoient paroître mon teint passable, quoique je ne l'eusse pas fort blanc.
Mon frère aîné étoit toujours dans les intendances, et l'autre à l'armée, même l'hiver. Monsieur de Turenne qui l'aimoit fort, lui faisoit donner de l'emploi toute l'année pour l'avancer. Une campagne d'hiver, où l'on n'hasarde point sa vie, avance plus que deux campagnes d'été, où l'on peut être tué à tout moment; la raison en est bien aisée à trouver, c'est que la plupart des jeunes gens veulent venir passer l'hiver à Paris pour aller à la comédie, à l'opéra, et voir les dames; il y en a peu qui sacrifient le plaisir à la fortune.
Je n'étois donc contraint de personne, et je m'abandonnai à mon penchant. Il arriva même que madame de La Fayette, que je voyois fort souvent, me voyant toujours fort ajusté avec des pendants d'oreilles et des mouches, me dit en bonne amie que ce n'étoit point la mode pour les hommes, et que je ferois bien mieux de m'habiller en femme.
Sur une si grande autorité, je me fis couper les cheveux pour être mieux coiffée, j'en avois prodigieusement, et il en falloit beaucoup en ce temps-là quand on ne vouloit rien emprunter; on portoit sur le front de petites boucles, et de grosses aux deux côtés du visage et tout autour de la tête, avec un gros bourrelet de cheveux, cordonné avec des rubans ou des perles, si on en avoit.
J'avois assez d'habits de femme, je pris le plus beau, et allai rendre visite à madame de La Fayette, avec mes pendants d'oreilles, ma croix de diamants; elle s'écria en me voyant:
—Ah! la belle personne! Vous avez donc suivi mon avis, et vous avez bien fait. Demandez plutôt à monsieur de la Rochefoucault (qui étoit alors dans sa chambre).
Ils me tournèrent et retournèrent, et furent fort contents.
Les femmes aiment qu'on suive leur avis, et madame de La Fayette se crut engagée à faire approuver dans le monde ce qu'elle m'avait conseillé, peut-être un peu légèrement. Cela me donna courage, et je continuai pendant deux mois à m'habiller tous les jours en femme; j'allai partout faire des visites, à l'église, au sermon, à l'opéra, à la comédie, et il me sembloit qu'on y étoit accoutumé; je me faisois nommer par mes laquais Madame de Sancy.
Je me fis peindre par Ferdinand, fameux peintre italien, qui fit de moi un portrait qu'on alloit voir; enfin je contentai pleinement mon goût.