J'allois au Palais-Royal toutes les fois que Monsieur étoit à Paris; il me faisoit mille amitiés, parce que nos inclinations étoient pareilles; il eût bien souhaité pouvoir s'habiller aussi en femme, mais il n'osoit, à cause de sa dignité (les princes sont emprisonnés dans leur grandeur); il mettoit les soirs des cornettes, des pendants d'oreilles et des mouches, et se contemploit dans des miroirs.
Encensé par ses amants, il donnoit tous les ans un grand bal, le lundi gras. Il m'ordonna d'y venir en robe détroussée, à visage découvert, et chargea le chevalier de Pradine de me mener à la courante.
L'assemblée fut fort belle: il y avoit trente-quatre femmes parées de perles et de diamants. On me trouva assez bien, je dansois dans la dernière perfection et le bal étoit fait pour moi.
Monsieur le commença avec mademoiselle de Brancas qui étoit fort jolie (ç'a été depuis la princesse d'Harcourt), et un moment après il alla s'habiller en femme et revint au bal en masque. Tout le monde le connut, d'abord il ne cherchoit pas le mystère, et le chevalier de Lorraine lui donnoit la main; il dansa le menuet, et alla s'asseoir au milieu de toutes les dames; il se fit un peu prier avant que d'ôter son masque, il ne demandoit pas mieux et vouloit être vu. On ne sauroit dire à quel point il poussa la coquetterie en se mirant, en mettant des mouches, en les changeant de place, et peut-être que je fis encore pis; les hommes, quand ils croient être beaux, sont une fois plus entêtés de leur beauté que les femmes.
Quoi qu'il en soit, ce bal me donna une grande réputation, et il me vint force amants, la plupart pour se divertir, quelques-uns de bonne foi.
Cette vie étoit délicieuse, lorsque la bizarrerie, ou pour mieux dire la brutalité de monsieur de Montausier me renversa tout.
Il avoit amené Monsieur le dauphin à Paris, à l'opéra, et l'avoit laissé dans une loge avec la duchesse d'Usez, sa fille, pour aller faire des visites dans la ville; il n'aimoit pas la musique. L'opéra étoit commencé il y avoit une demi-heure, lorsque madame d'Usez m'aperçut dans une loge de l'autre côté du parterre, mes pendants d'oreilles brilloient d'un bout de la salle à l'autre; madame m'aimoit fort, elle eut envie de me voir de plus près, et m'envoya La..., qui étoit à monsieur le dauphin, me dire de la venir trouver; j'y allai aussitôt, et l'on ne sauroit dire toutes les amitiés que le petit prince me fit; il pouvoit avoir douze ans.
J'avois une robe blanche à fleurs d'or, dont les parements étoient de satin noir, des rubans couleur de rose, des diamants, des mouches. On me trouva assez jolie; monseigneur voulut que je demeurasse dans sa loge, et me fit part de la collation qu'on lui servit; j'étois à la joie de mon cœur.
Rabatjoie arriva; monsieur de Montausier venoit de ses visites, d'abord madame d'Usez lui dit mon nom, et lui demanda s'il ne me trouvoit pas bien à son gré. Il me considéra quelque temps, et puis me dit:
—J'avoue, madame, ou mademoiselle (je ne sais pas comment il faut vous appeler), j'avoue que vous êtes belle, mais en vérité n'avez-vous point de honte de porter un pareil habillement et de faire la femme, puisque vous êtes assez heureux pour ne l'être pas? Allez, allez vous cacher, monsieur le dauphin vous trouve fort mal comme cela.