—Vous me pardonnerez, monsieur, reprit le petit prince, je la trouve belle comme un ange.

J'étois très fâchée, et je sortis de l'opéra sans retourner à ma loge, résolue de quitter tous ces ajustements qui m'avoient attiré une si fâcheuse réprimande; mais il n'y eut pas moyen de m'y résoudre, je pris le parti d'aller demeurer trois ou quatre ans dans une province où je ne serois point connue, et où je pourrois faire la belle tant qu'il me plairoit.

Après avoir examiné la carte, je crus que la ville de Bourges me convenoit; je n'y avois jamais été, ce n'étoit pas un passage pour aller à l'armée, et j'y pourrois faire ce qu'il me plairoit.

Je voulus aller moi-même reconnoître les lieux; je partis dans le carrosse de Bourges, avec un seul valet de chambre, nommé Bouju, qui étoit à moi depuis mon enfance. J'avois pris une perruque blonde, moi qui avois les cheveux noirs, afin que quand j'y retournerois personne ne me reconnût.

Nous arrivâmes à la meilleure hôtellerie, et dès le lendemain je promenai dans la ville que je trouvai assez à mon gré. Je m'informai s'il n'y avoit point de maison de campagne à vendre dans le voisinage; on me dit que le château de Crespon étoit en décret, et qu'il appartenoit à un trésorier de France, nommé monsieur Gaillot.

J'allai voir la maison et trouvai un lieu charmant, une maison bâtie depuis vingt ans, qu'on vouloit vendre toute meublée, un parc de vingt arpents, des parterres, des potagers, des eaux plates, un petit bois, de bonnes murailles, et au bout du parc une grande grille de fer qui donnoit sur un ruisseau qui eût porté bateau s'il n'y avoit eu dessus plusieurs moulins où l'on venoit moudre, pour la plus grande partie, de la farine pour la ville de Bourges; mais je remarquai que vis-à-vis du parc il y avoit une demi-lieue où il n'y avoit point de moulins, et que je pourrois y avoir une petite berge pour me promener.

Je fus charmée; l'on me dit que le décret se poursuivoit au Châtelet de Paris; je n'en voulus pas voir davantage et repartis pour Paris, impatient de me faire adjuger la seigneurie de Crespon; il y avoit un gros village.

Dès que je fus arrivée, j'allai chercher les procureurs dont j'avois pris les noms et la demeure; ils me dirent que la terre avoit été adjugée à vingt et un mille livres, et que pour y revenir il falloit tiercer, c'est-à-dire en donner vingt-huit mille livres.

On m'avoit assuré à Bourges qu'elle valoit plus de dix mille écus; j'en avois envie, je tierçai, et fus envoyé en possession de la terre. Ce fut monsieur Acarel, mon homme d'affaires, qui la prit en son nom, et m'en fit le même jour une déclaration; il partit quelques jours après pour en aller prendre possession; je lui avois confié mon dessein.

Monsieur Gaillot le reçut à merveille, il gagnoit sept mille francs à quoi il ne s'attendoit pas. Monsieur Acarel lui dit que la terre étoit pour une jeune veuve nommée madame la comtesse des Barres, qui vouloit s'y venir établir.