Acarel conserva le concierge, et monsieur Gaillot lui promit d'avoir l'œil à tout jusqu'à ce que madame la comtesse fût arrivée.

Monsieur Acarel revint enchanté de ma nouvelle acquisition: je brûlois d'envie de partir, mais il me fallut plus de six semaines pour faire mes préparatifs. J'écrivis à mes frères que j'allois voyager pendant deux ou trois ans, et que je laissois une procuration générale à monsieur Acarel.

Bouju avoit une femme fort adroite qui me coiffoit parfaitement bien; mais quand je lui eus dit que je ne voulois plus quitter l'habit de femme, elle me conseilla de continuer à me faire couper les cheveux à la mode, et je le fis; il n'y avoit plus moyen de s'en dédire.

Je me fis faire deux habits magnifiques d'étoffes d'or et d'argent, et quatre habits plus simples mais fort propres; j'eus des garnitures de toutes sortes, des rubans, des coiffes, des gants, des manchons, des éventails et tout le reste, jugeant bien que dans une province je ne trouverois rien de tout cela.

Je renvoyai tous mes valets, sous prétexte de mon voyage, et je les payai; ensuite je louai une petite chambre garnie auprès du Palais, et Bouju m'alla louer dans le faubourg Saint-Honoré une maison pour un mois, où il fit conduire mon carrosse, quatre chevaux et un cheval de selle; il arrêta aussi un bon cocher, un cuisinier, un palefrenier pour servir de postillon, une femme de chambre pour m'habiller et me blanchir, et trois laquais, deux grands et un petit pour me porter la queue; il fit repeindre mon carrosse en ébène, et y fit mettre des chiffres avec une cordelière pour marquer la veuve, et quand tout fut prêt, il vint me trouver à ma petite chambre.

Sa femme m'apporta une grisette fort propre que je mis avec des coiffes et un masque; cela étoit fort commode en ce temps-là, et l'on ne craignoit point d'être reconnu.

Bouju alla payer son hôtesse, et nous montâmes dans un carrosse de louage qui nous attendoit à la porte.

Nous allâmes à la maison du faubourg Saint-Honoré, où mes nouveaux domestiques reconnurent madame la comtesse des Barres pour leur maîtresse. Ils parurent assez contents de ma vue, et je leur promis de leur faire du bien, pourvu qu'ils me servissent avec affection et qu'ils n'eussent point de querelle ensemble.

Deux jours après, nous partîmes pour aller à Bourges; je voulus que monsieur Acarel vînt m'y installer, il étoit dans mon carrosse avec madame Bouju. Son mari et Angélique, ma femme de chambre, étoient dans le carrosse de voiture; mon cuisinier étoit sur mon cheval de selle.

J'avois dans les coffres de mon carrosse ma vaisselle d'argent, et sous mes pieds ma cassette de pierreries que je ne perdois pas de vue; mes meubles, lits, tapisseries, habits, linges, étoient dans les magasins du carrosse public, où l'on avoit mis deux chevaux de plus, tant il étoit chargé, quoique nous fussions au mois de mai, où les chemins sont beaux.