Nous partîmes le même jour et nous fîmes les mêmes traites que le carrosse de voiture, afin que je pusse avoir mes gens tous les soirs pour me servir.
La première couchée, en descendant de carrosse, je vis un de mes cousins germains sur la porte de l'hôtellerie, mais je n'ôtai pas mon masque, et il n'y connut rien; nous étions partis le lendemain avant qu'il fût éveillé.
En arrivant à Bourges, nous allâmes descendre chez madame Gaillot; monsieur Acarel lui avoit écrit le jour et l'heure que nous devions arriver, il vint au-devant de nous dans son carrosse à un quart de lieue de la ville; il monta dans le mien, et monsieur Acarel et madame Bouju montèrent dans le sien.
J'étois bien aise de l'entretenir en particulier; il me fit le portrait de toute la ville de Bourges, et me parut homme de bon esprit; il avoit pourtant dérangé ses affaires, mais il lui restait encore du bien. Nous arrivâmes chez lui, il me présenta à sa femme et me mena dans son appartement où il me laissa sans songer à m'entretenir: je jugeai qu'il n'était pas trop provincial.
J'allai, dès le lendemain, voir ma maison qui me plut encore davantage, et j'y fis porter tous mes meubles; il fallut pourtant que je demeurasse quatre ou cinq jours chez monsieur Gaillot, jusqu'à ce que tout fût rangé.
Je ne vis personne à Bourges et ne fis aucune visite; j'allois seulement à la messe, et lorsque je m'apercevois qu'on avoit envie de me voir, j'ôtois mon masque un moment, ce qui redoubloit la curiosité.
Enfin j'allai m'établir tout de bon à Crespon; j'y trouvai un curé fort homme de bien sans faire le bigot; il aimoit l'ordre et la joie, et savoit fort bien allier les devoirs de sa profession avec les plaisirs de la vie. Je vis d'abord que je m'en accommoderois à merveille; je lui appris mon humeur, afin qu'il s'y accommodât, cela étoit juste, et l'assurai que je ne voulois point qu'il s'y contraignît pour moi, parce que je ne me contraindrois point pour lui; je lui dis que je serois fort assidu à la paroisse, que je tâcherois à avoir le carême de bons prédicateurs, que j'aurois soin des pauvres, que je le priois d'être de mes amis et de venir souvent souper chez moi sans façon, que je n'en mettrois pas plus grand pot au feu et je lui tins parole.
J'avois toujours à dîner un bon potage et deux grosses entrées, un gros bouilli et deux assiettes d'entremets, de bon pain, de bon vin; le rôti du soir étoit tout prêt à mettre en broche quand il arrivoit quelqu'un.
Il y avoit dans mon village deux ou trois maisons de gentilshommes qui n'étoient pas fort aisés. Le curé m'amena le chevalier d'Hanecourt qui me parut un esprit doux et médiocre, mais il étoit beau comme le jour, et le savoit bien. Il avoit été mousquetaire et avoit fait trois ou quatre campagnes; le métier lui avoit semblé rude, et depuis deux ans il s'étoit remis à prendre des lièvres. Il fit d'abord le passionné, mais je ne tâtai point de ses mines, et crus qu'il ne me trouvoit belle que parce que j'étois riche; je le traitai pourtant fort honnêtement et souffris ses assiduités.
Quand ma maison fut rangée, j'allai à Bourges. J'affectai d'avoir un habit fort honnête, mais fort simple, des dentelles médiocres, point de diamants, des boucles d'oreilles d'or, une coiffure fort modeste, des coiffes que je n'ôtai point dans mes visites, des rubans noirs, point de mouches.