J'allai descendre chez monsieur et madame Gaillot, qui me menèrent chez monsieur du Coudray, lieutenant général. C'étoit un homme fort laid, mais de bonne mine, et qui avoit beaucoup d'esprit; il me reçut avec de grandes distinctions, et me présenta sa femme et sa fille. La femme avoit cinquante ans, et on voyoit bien qu'elle avoit été belle; la fille en avoit quinze ou seize, un petit pruneau relavé, mais si vive, de si bonne humeur, qu'elle en étoit fort aimable.

Pendant que j'y étois, il vint une visite. C'étoit la marquise de la Grise avec sa fille qui me parut fort jolie. Je n'eus pas le temps de l'examiner, la nuit alloit tomber, je revins chez moi.

Je fis grande amitié avec la lieutenante générale qui me rendit ma visite dès le lendemain; j'eus le plaisir de lui montrer les appartements tournés et meublés autrement qu'elle ne les avoit vus.

Ma grande chambre étoit magnifique: une tapisserie de Flandre des plus fines, un lit de velours incarnat avec des franges d'or et de soie, des sièges de commodité que j'avois fait de mes vieilles jupes, une cheminée de marbre; il n'y manquoit que des miroirs, mais j'en eus de fort beaux quinze jours après.

Madame la marquise du Tronc mourut dans son château, à trois ou quatre lieues de Bourges; ses meubles furent vendus, et j'achetai à fort bon marché deux trumeaux de glace, deux glaces de cheminée, un grand miroir et un chandelier de cristal.

On peut juger que ma chambre en fut bien parée. J'avois de plain-pied une antichambre, une grande chambre, un cabinet et une galerie dans le retour sur le jardin, et dans le double du bâtiment, une chambre à coucher, un petit oratoire et deux gardes-robes, avec un degré de dégagement. De l'autre côté de l'escalier étoit une salle à manger avec un petit degré qui montoit de la cuisine. J'avois aussi un appartement bas que je destinai aux hôtes, sans compter un corridor qui régnoit le long du bâtiment, où il y avoit cinq ou six chambres avec de bons lits; je ne parle point des chambres des valets ni des écuries où il ne manquoit rien.

Je menai madame la lieutenante générale par toute la maison, et lui donnai un fort bon dîner, quoiqu'elle ne fût venue qu'à midi et demi, afin que je ne fisse rien d'extraordinaire. Elle me pria de lui faire l'honneur de venir dîner chez elle le jeudi suivant, et me dit qu'elle y feroit trouver les principales dames de la ville, qui mouroient d'envie de me voir.

Je me rendis au jour marqué, mais je crus devoir mettre mes plus beaux atours; je n'avois encore paru à Bourges que fort négligée.

Je mis un corps de robe d'une étoffe à fond d'argent et brodée de fleurs naturelles, une grande queue traînante, la jupe de même; ma robe étoit rattachée des deux côtés avec des rubans jaune et argent et un gros nœud par derrière pour marquer la taille; mon corps étoit fort haut et rembourré par-devant, pour faire croire qu'il y avoit là de la gorge, et effectivement j'en avois autant qu'une fille de quinze ans.

On m'avoit mis dès l'enfance des corps qui me serroient extrêmement et faisoient élever la chair, qui étoit grasse et potelée. J'avois eu aussi fort grand soin de mon col que je frottois tous les soirs avec de l'eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui rend la peau douce et blanche.