—N'est-ce pas là une belle dame?

—Il est vrai, dit-il; mais elle est en masque.

—Non, monsieur, lui dis-je, non; à l'avenir, je ne m'habillerai plus autrement; je ne porte que des robes noires doublées de blanc, ou des robes blanches doublées de noir; on ne me sauroit rien reprocher. Ces dames me conseillent, comme vous voyez, cet habillement, et m'assurent qu'il ne me sied pas mal; d'ailleurs, je vous dirai que je soupai, il y a deux jours, chez madame la marquise de Noailles; monsieur son beau-frère y vint en visite, et loua fort mon habillement, et, devant lui, toute la compagnie m'appeloit madame.

—Ah! dit monsieur le curé, je me rends à une pareille autorité, et j'avoue, madame, que vous êtes fort bien.

On vint avertir que le souper étoit servi; on demeura à table jusqu'à 11 heures, et mes gens reconduisirent monsieur le curé.

Depuis ce temps-là, je l'allai voir et ne fis plus de façon d'aller partout en robe de chambre, et tout le monde s'y accoutuma.

J'ai cherché d'où me vient un plaisir si bizarre, le voici: le propre de Dieu est d'être aimé, adoré; l'homme, autant que sa faiblesse le permet, ambitionne la même chose; or, comme c'est la beauté qui fait naître l'amour, et qu'elle est ordinairement le partage des femmes, quand il arrive que des hommes ont ou croient avoir quelques traits de beauté qui peuvent les faire aimer, ils tâchent de les augmenter par les ajustements des femmes, qui sont fort avantageux. Ils sentent alors le plaisir inexprimable d'être aimé. J'ai senti plus d'une fois ce que je dis par une douce expérience, et quand je me suis trouvé à des bals et à des comédies, avec de belles robes de chambre, des diamants et des mouches, et que j'ai entendu dire tout bas auprès de moi: «Voilà une belle personne», j'ai goûté en moi-même un plaisir qui ne peut être comparé à rien, tant il est grand. L'ambition, les richesses, l'amour même ne l'égalent pas, parce que nous nous aimons toujours mieux que nous n'aimons les autres.

Je donnois de temps en temps et assez souvent à souper à mes voisines; je ne me piquois point de faire des festins; c'étoit ordinairement les dimanches et les fêtes; les bourgeois sont plus propres ces jours-là et n'ont qu'à se réjouir.

Un jour que j'avois prié madame Dupuis et ses deux filles, monsieur Renard, sa femme, sa petite-fille qu'on appeloit mademoiselle Charlotte, et son petit-fils qu'on appeloit monsieur de la Neuville, il étoit 6 heures du soir, nous étions dans ma bibliothèque qui étoit fort éclairée; un lustre de cristal, bien des miroirs, des tables de marbre, des tableaux, des porcelaines: le lieu étoit magnifique. Je m'étois fort ajusté ce jour-là; j'avois une robe de damas blanc, doublée de taffetas noir, la queue traînoit d'une demi-aune; un corps de grosse moire d'argent qu'on voyoit entièrement, un gros nœud de ruban noir au haut du corps, sur lequel pendoit une cravate de mousseline avec des glands, une jupe de velours noir, dont la queue n'étoit pas si longue que celle de la robe, deux jupons blancs par-dessous, qu'on ne voyoit point—c'étoit pour n'avoir pas froid, car depuis que je portois des jupes, je ne me servois plus de haut-de-chausse, je me croyois véritablement femme.—J'avois ce jour-là mes belles boucles d'oreilles de diamants brillants, une perruque bien poudrée et douze ou quinze mouches. Monsieur le curé arriva pour me rendre visite; tout le monde fut gai de le voir: il est fort aimé dans la paroisse.

—Ah! madame, me dit-il en entrant, vous voilà bien parée! Allez-vous au bal?