—Non, monsieur, lui dis-je, mais je donne à souper à mes belles voisines, et serois bien aise de leur plaire.

On s'assit, on dit des nouvelles (monsieur le curé les aime fort). On trouvoit toujours sur ma table les Gazettes, les Journaux des Savants, les Trévoux et les Mercure galant, et chacun prenoit ce qu'il aimoit le mieux. Je lui fis lire une petite histoire qui étoit dans le Mercure du dernier mois, où il étoit parlé d'un homme de qualité qui vouloit être femme à cause qu'il étoit beau, à qui on faisoit plaisir de l'appeler madame, qui mettoit de belles robes d'or, des jupes, des pendants d'oreilles, des mouches, qui avoit des amants.

—Je vois bien, leur dis-je, que cela me ressemble, mais je ne sais si je dois m'en fâcher.

—Ah! pourquoi, madame, dit mademoiselle Dupuis, pourquoi vous en fâcher? Cela n'est-il pas vrai? D'ailleurs, dit-il du mal de vous? Au contraire, il dit que vous êtes belle. Pour moi, je voudrois qu'à la franquette il eût mis votre nom, afin que tout le monde parlât davantage de vous, et j'ai envie de l'aller trouver et de lui en donner l'avis.

—Gardez-vous en bien, lui dis-je, je veux bien être belle parmi vous, mais je ne vais dans la ville, parée comme je suis, que le moins qu'il m'est possible; le monde est si méchant, et c'est une chose si rare de voir un homme souhaiter d'être femme, qu'on est exposé souvent à de mauvaises plaisanteries.

—Que dites-vous là, madame? interrompit monsieur le curé; avez-vous jamais trouvé personne qui ait condamné votre conduite à cet égard?

—Oui dà! monsieur, j'en ai trouvé; j'avois un oncle conseiller d'État, nommé monsieur ***, qui, sachant que je m'habillois en femme, me vint trouver un matin pour me bien gronder; j'étois à ma toilette et venois de prendre ma chemise; je me levai. «Non, dit-il, asseyez-vous et vous habillez.» Il s'assit aussitôt vis-à-vis de moi. «Puisque vous me l'ordonnez, lui dis-je, mon cher oncle, je vous obéis. Il est 11 heures, et il faut aller à la messe.» On me mit un corps lacé par derrière, et ensuite une robe de velours noir ciselé, une jupe de même, par-dessus un jupon ordinaire, une cravate de mousseline et une stinquerque or et noir; j'avois gardé jusque-là mes cornettes de nuit; je mis une perruque fort frisée et fort poudrée. Le bonhomme ne disoit mot. «Cela sera bientôt fait, cher oncle, lui dis-je; je n'ai plus qu'à mettre mes pendants d'oreilles et cinq ou six mouches»; ce que je fis en ce moment. «A ce que je vois, me dit-il, il faut que je t'appelle ma nièce. En vérité, tu es bien jolie.» Je lui sautai au col, et le baisai deux ou trois fois; il ne me fit point d'autres réprimandes, me fit monter dans son carrosse, et me mena à la messe et dîner chez lui.

La petite historiette fit plaisir à la compagnie. Monsieur le curé fit semblant de s'en aller, et demeura. On soupa bien, avec joie et innocence, on but à la fin du vin brûlé; j'avois prié tout bas mademoiselle Dupuis de proposer à la compagnie d'aller au petit cabinet du jardin, je dis que je le voulois bien. Monsieur de la Neuville me donna la main pour m'y conduire; j'appelai un laquais pour prendre mes queues.

—Non, non, dit mademoiselle Dupuis, je les veux porter; les filles d'honneur portent les queues des princesses.

—Mais, lui dis-je, je ne suis pas princesse!