—Monsieur, lui dis-je, je suis heureuse et maîtresse de mes actions, je ne veux point me rendre esclave; j'avoue que le chevalier est fort aimable, je chercherai quelque occasion de lui faire plaisir, mais je ne l'épouserai point.
Après cela, je lui dis que j'étois fâchée que le chevalier eût fait faire un si bel habit pour l'amour de moi, et je lui donnai une bourse où il y avoit cent louis d'or, en le priant de la mettre sur la table du chevalier sans qu'il s'en aperçût, que s'il m'en parloit, je nierois toujours la chose. Le curé loua ma générosité, et me dit que je ne pouvois jamais mieux l'employer.
Il n'y avoit plus que trois semaines de carnaval, lorsqu'il arriva à Bourges une troupe de comédiens; j'en fus bientôt avertie par madame la lieutenante générale qui me pria à souper après la comédie; je n'y manquai pas, et eus assez de plaisir.
Le sieur du Rosan qui faisoit le rôle d'amoureux, jouoit comme Floridor, et il y avoit une petite fille de quinze ou seize ans, qui ne faisoit que les suivantes et que je démêlai comme une très bonne comédienne. Tout le reste des acteurs et des actrices étoit au-dessous du médiocre.
Dans les villes de province, on joue la comédie tous les jours. C'étoit une affaire de retourner tous les soirs à Crespon; madame de la Grise me proposa de passer le carnaval chez elle.
—Madame, me dit-elle, vous ne m'incommoderez point du tout, je couche toujours dans ma petite chambre. Je vous donnerai la grande, et une garde-robe pour vos femmes.
—Mais, répliquai-je, où couchera mademoiselle de la Grise?
—Belle demande, dit-elle en riant, avec son mari.
—J'accepte, répartis-je aussi en riant.
Cependant, tout le carnaval je m'acquittai de mon devoir sans que la petite fille se doutât de rien; elle étoit dans l'innocence, mais ce n'étoit plus le temps de la petite Montfleury.