Pour moi, j'avois une fort belle robe, bien coiffée, un collier de perles, des pendants d'oreilles de rubis; ils étoient faux, mais on les croyoit fins: le moyen de croire que madame la comtesse qui avoit tant de belles pierreries, en voulût porter des fausses?
Il y avoit douze dames priées au souper, et chacune devoit avoir un cavalier pour la mener à la première courante.
A sept heures, tout étoit arrivé. Monsieur l'intendant ne vint qu'à huit; on se tint jusques au souper dans le cabinet, et suivant que nous l'avions projeté, nous récitâmes deux scènes de Cinna; la petite fille les dit à merveille, et l'on convint que j'étois une bonne maîtresse, mais aussi étoit-elle une bonne écolière.
On avoit mis deux tables dans la salle de bal, de douze couverts chacune, servies toutes deux également; les dames s'étoient partagées. Le souper fut fort bon.
A dix heures et demie, la compagnie repassa dans le cabinet, et l'on rangea la salle de bal, on alluma les bougies, et le bal commença à onze heures, la courante d'abord, et puis les petites danses.
On vint dire à minuit à madame de la Grise qu'il y avoit en bas des masques qui demandoient à entrer; on en fut ravi. Il en parut deux bandes fort propres, on les fit danser aussitôt, mais il y eut un masque qui se distingua extrêmement: il avoit un habit magnifique et dansoit parfaitement bien, personne ne le reconnoissoit. Je dansai souvent avec lui, je mourois d'envie de le connoître; il ne voulut point ôter son masque. Je le menai dans le cabinet et je le pressai tant quand nous fûmes seuls, qu'il me fit voir le visage du chevalier d'Hanecourt.
J'avoue que cette galanterie me toucha, et je le priai de ne se point démasquer, puisqu'il n'étoit venu au bal que pour moi; on ne l'eût jamais deviné. Il avoit mis à son habit une année de son revenu. Il sortit sans qu'on s'en aperçût, et retourna chez lui.
Nous dansâmes jusqu'à quatre heures, et madame de la Grise ne voulut jamais souffrir que je m'en allasse à cette heure-là; elle avoit fait mettre des draps blancs au lit de sa petite chambre, et j'y couchai. Elle voulut absolument coucher avec sa fille dans le lit de sa femme de chambre.
Je retournai le lendemain à Crespon, et soupai avec monsieur le curé et le chevalier d'Hanecourt. Je traitai celui-ci mieux qu'à l'ordinaire et lui fis assez d'amitiés; cela lui donna la hardiesse de s'ouvrir à monsieur le curé sur le dessein qu'il avoit de m'offrir ses services. Il me voyoit une jeune veuve assez bien faite et fort riche, il eût bien voulu m'épouser.
Monsieur le curé qui étoit son ami, m'en fit la proposition, mais de fort loin, et je la rejetai d'encore plus loin.