J'allai souper chez monsieur le lieutenant général, mademoiselle de la Grise y étoit, fort négligée et fort triste; je l'aimais encore, quoique la petite comédienne eût pris le dessus, et je lui demandai avec amitié ce qu'elle avoit; elle se mit à pleurer, et s'enfuit. Je lui reparlai encore après souper.

—Hélas! madame, me dit-elle, pouvez-vous me demander ce que j'ai? Vous ne m'aimez plus, et vous allez coucher à Crespon avec Roselie; elle est plus aimable que moi, mais elle ne vous aime pas tant.

Je la laissois dire et ne savois que lui répondre, lorsque sa mère me pria de passer dans son cabinet, et me dit que monsieur le comte des Goutes, demandoit sa fille en mariage.

C'étoit un gentilhomme du pays, qui avoit huit à dix mille livres de rente; je lui conseillai de ne pas manquer cette affaire-là, tant pour me délivrer de l'importunité de la petite fille, que parce qu'elle étoit bonne, et aussi à cause de mes remords. J'avois toujours peur que le petit commerce que nous avions ensemble ne produisît quelque mauvais effet qui eût étrangement embarrassé la compagnie, au lieu qu'avec Roselie j'allois à bride abattue, sans avoir peur de faire un faux pas.

Huit jours après, on déclara le mariage de mademoiselle de la Grise avec le comte des Goutes, et j'allai à Bourges leur faire mes compliments.

Je crus être obligée, en honneur et conscience, de donner des avis à mademoiselle de la Grise.

—Ma chère enfant, lui dis-je, vous allez vous marier, il faut tâcher d'être heureuse. Votre mari est bien fait, et paroît fort honnête homme, il vous aime, mais il ne sera pas toujours amant, il faut vous attendre à excuser ses humeurs. Vous êtes sage, il ne faut jamais lui donner lieu d'être jaloux. Ne songez qu'à lui plaire, vous attacher à votre ménage, avoir bien soin de vos enfants, si Dieu vous fait la grâce d'en avoir; c'est la bénédiction du mariage et le plus doux lien des gens mariés.

Mais écoutez-moi, ma chère enfant, je crois que vous vous souvenez assez des heureuses nuits que nous avons passées ensemble; souvenez-vous bien de faire par raison, avec votre mari, la première nuit de vos noces, tout ce que vous fîtes avec moi naturellement et sans savoir ce que vous faisiez. Laissez-vous longtemps presser, défendez-vous, pleurez, criez, afin qu'il croie vous apprendre ce que je vous ai appris; de là dépend toute la douceur de votre vie. Je vous ouvre les yeux présentement, parce qu'il le faut absolument; vous ne devez pas être en peine de votre secret, je suis aussi intéressée que vous à le garder.

La pauvre fille se mit à pleurer. Sa mère entra dans le cabinet où nous étions.

—Madame, lui dis-je, elle pleure, il faut louer sa modestie.