Sa mère la baisa:
—Ma fille, lui dit-elle, vous avez bien de l'obligation à madame la comtesse; suivez les conseils qu'elle vous donnera, et cachez vos larmes.
Nous rentrâmes dans la chambre où étoit la compagnie. Le lendemain, l'archevêque les maria lui-même, et trois jours après les mariés allèrent à leur terre qui est à sept lieues de Bourges. Je leur promis de les aller voir, et je leur tins parole deux mois après.
Elle étoit déjà grosse; je la trouvai occupée de son mari et du plaisir d'avoir une maison arrangée. C'est un grand plaisir pour une jeune femme qui sort de dessous l'aile de sa mère et qui ordonne en maîtresse. Il me parut que je ne lui étois pas encore tout à fait indifférente, mais à la fin la vertu fit en elle ce que l'inconstance avoit fait en moi.
Après Pâques, l'archevêque s'en alla à Paris, l'intendant n'étoit plus à Bourges, toute la noblesse qui y passoit l'hiver étoit allée chacun dans son village. Les comédiens ne gagnèrent pas de quoi payer les chandelles, ils annoncèrent leur départ.
Roselie pleuroit nuit et jour dans la crainte de me quitter; j'en étois aussi fâchée qu'elle. Je menai sa tante à Crespon, et lui dis que je voulois faire la fortune de sa nièce, que si elle vouloit me la donner, je la mènerois à Paris dans six mois, et la ferois recevoir à l'hôtel de Bourgogne, sa capacité et mes amis m'assurant de réussir dans mon dessein. J'appuyai ma proposition d'une bourse de cent louis d'or, que je mis dans la main de la bonne tante; elle n'en avoit jamais tant vu ensemble.
—Il faudroit, madame, que j'eusse perdu le sens, si je refusois la fortune de ma nièce; je vous la donne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas.
Notre marché conclu, elle retourna à Bourges, et dit à la troupe qu'elle n'étoit plus en peine de sa nièce, et que madame la comtesse s'en étoit chargée. C'étoit une grande perte pour eux, mais telle est la destinée des comédiens de campagne, dès que quelqu'un d'eux devient bon, il quitte, et vient à Paris.
En effet, du Rosan leur joua bientôt après le même tour. Floridor connoissoit son mérite et le pressoit depuis six mois d'aller à Paris. Il étoit chef de sa troupe, et il aimoit la petite Roselie qu'il prévoyoit devoir être un jour une bonne comédienne; cela le retenoit, mais quand il vit que j'avois pris la petite fille, il n'hésita plus, il alla s'offrir à l'hôtel de Bourgogne, et il fut reçu avec l'acclamation du public.
Dès que les comédiens furent partis, je retournai à ma maison, et ne vins plus guère à Bourges; j'avois mis avec moi Roselie que j'aimois fort, et madame la comtesse des Goutes s'en étoit allée avec son mari.