Je ne songeois plus à elle, une femme mariée ne m'étoit plus rien, le sacrement effaçoit d'abord tous ses charmes. Monsieur le curé et le chevalier d'Hanecourt nous tenoient compagnie; le chevalier avoit pris son parti en homme sage, et s'étoit réduit à être de mes amis.
Je mis Roselie sur un autre pied que celui d'une comédienne; je lui fis faire des habits fort propres, j'envoyai à Paris quatre de mes poinçons de diamants, qu'on troqua contre de fort belles boucles d'oreilles que je lui donnai. Je la menois partout avec moi dans les visites de mon voisinage; sa beauté et sa modestie charmoient tout le monde.
Je m'avisai d'aller à la chasse et de m'habiller en amazone; j'y fis aussi habiller Roselie, et la trouvai si aimable avec une perruque et un chapeau, que peu à peu je la fis tout à fait habiller en garçon.
C'étoit un fort joli cavalier, et il me sembloit que je l'en aimois davantage; je l'appelois mon petit mari; on l'appeloit partout le petit comte ou monsieur comtin; il me servoit d'écuyer. Je me lassai de lui voir une perruque, et lui fis couper un peu de cheveux; elle avoit une tête charmante, ce qui la rendoit bien plus jolie; la perruque vieillit les jeunes gens.
Ce divertissement étoit fort innocent et dura sept ou huit mois, mais par malheur monsieur comtin eut mal au cœur, perdit l'appétit, prit la mauvaise habitude de vomir tous les matins.
Je soupçonnai ce qui étoit arrivé, et lui fis reprendre ses habits de fille, comme plus convenables à son état présent, et plus propres à le cacher; je lui faisois mettre des grandes robes de chambre traînantes et sans ceinture, on disoit qu'elle étoit malade; les migraines, les coliques vinrent à notre secours.
La pauvre enfant pleuroit souvent, mais je la consolois en l'assurant que je ne l'abandonnerois jamais. Elle m'avoua qu'elle n'avoit ni père ni mère, et ne savoit d'où elle étoit; que sa tante étoit une tante postiche, qui l'avoit prise en amitié à l'âge de quatre ans. Je ne m'étonnai plus qu'elle me l'eût donnée si aisément.
Au bout de cinq ou six mois, je vis très bien que tout se découvriroit en province, et avec scandale. L'aimant autant que je faisois, je songeai à la mettre entre les mains de personnes habiles qui pussent la guérir d'un mal qui n'est pas dangereux, pourvu qu'on ne l'aigrisse pas en le voulant trop cacher.
Il falloit aller à Paris où l'on se cache aisément. Je recommandai ma maison à monsieur le curé, et partis dans mon carrosse avec Roselie, Bouju et sa femme, mon cuisinier à cheval. J'avois mandé à monsieur Acarel de me louer une maison avec un beau jardin dans le faubourg Saint-Antoine, résolue d'aller peu à la ville, jusqu'à ce que la petite fût guérie.
Dès que je fus arrivée, je mis Roselie chez une sage-femme qui en eut grand soin; je l'allois voir tous les jours et lui faisois de petits présents pour la réjouir. Je ne songeois qu'à elle, je ne songeois point à moi ni à me parer. J'avois des habits fort propres, et toujours des coiffes, sans mettre jamais ni pendants d'oreilles ni mouches.