Enfin le jour fatal arriva; Roselie fut mariée, et je ne lui touchai plus le bout du doigt. Je fis la noce à mes dépens, et l'accablai de petits présents. Je lui avois donné à Crespon des boucles d'oreilles de quatre mille francs.
Dès que la petite fille fut mariée, je ne songeai plus qu'à moi, l'envie d'être belle me reprit avec fureur; je fis faire des habits magnifiques, je remis mes beaux pendants d'oreilles qui n'avoient pas vu le jour depuis trois mois; les rubans, les mouches, les airs coquets, les petites mines, rien ne fut oublié; je n'avois que vingt-trois ans, je croyois être encore aimable, et je voulois être aimée.
J'allois à tous les spectacles et à toutes les promenades publiques; enfin j'en fis tant que plusieurs gens me reconnurent et me suivirent pour savoir où je logeois.
Mes parents trouvèrent mauvais que je fisse encore un personnage qu'on avoit pardonné à une grande jeunesse; ils me vinrent voir, et m'en parlèrent si sérieusement que je me résolus de quitter tout ce badinage, et pour cela j'allai voyager tout de bon en Italie. Une passion chasse l'autre: je me mis à jouer à Venise, je gagnai beaucoup, mais je l'ai bien rendu depuis.
La rage du jeu m'a possédé et a troublé ma vie. Heureux si j'avois toujours fait la belle, quand même j'eusse été laide! Le ridicule est préférable à la pauvreté.
BIBLIOGRAPHIE
OUVRAGES DE M. L'ABBÉ DE CHOISY, qui n'ont pas été imprimés, 3 vol. manuscrits, in-4o. Bibliothèque de l'Arsenal, sous la cote: 35 B. Lettres. On lit, en tête du premier volume, cette note autographe du marquis d'Argenson: «Ces ouvrages de l'Abbé de Choisy m'ont été remis après sa mort et sont tirés d'une quantité de papiers inutiles qu'il avait négligés. J'ay rangé en ordre ce qui m'a paru bon et passable. Mon dessein étoit qu'ils ne sortissent pas de mon cabinet. Mais parmy quelques personnes à qui je n'ay pu refuser d'en donner lecture, il y en a qui ont pris sur elles à mon insu de donner au public la plus grande partie de ces mémoires dont cecy est l'original. L'Abbé Dolivet, son amy, croyt que l'austheur avoit fini les mémoires pour l'histoire de Louis XIV, et qu'il brûla, un an avant que de mourir, ce qui en manque icy. Ces mémoires sont au premier volume.»