L'année avoit été malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de naufrages, les Corsaires avoient enlevé ou pillé tant de Vaisseaux, que la consternation étoit répanduë parmi les Marchands. Il n'y avoit point dans le Port de Batavia la moitié des Vaisseaux qu'on y voit tous les ans. Nous remerciâmes le Ciel de nous avoir conservés au milieu de tant de périls, & nos Capitaines se flatérent d'en tirer plus de profit de leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amirauté, qui étoit demeuré en possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications furent écoutées; mais je conclus de quelques réponses des Officiers du Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma défiance ne tombant encore sur personne, je résolus seulement d'éclaircir ce soupçon. Je pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoüerent enfin, sans me nommer le Délateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien informées, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la Compagnie Angloise, & que le véritable Député étant mort au Cap de Bonne-Espérance, je m'étois attribué le droit de lui succéder sans aucune sorte d'autorité. Ils ajouterent qu'ayant déja été remercié de mes services par M. Sprat, je ne devois pas être surpris que dans une affaire délicate le Conseil de l'Amirauté crût avoir besoin de quelque précaution, & que s'ils étoient fort éloignés de m'accuser de mauvaise foi, leur propre intérêt ne les obligeoit pas moins à garder les mesures de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette réponse. Premierement, quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les Hollandois de notre Équipage; & je crus démêler en second lieu que Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prétexte pour éloigner des demandes importunes. Je me défendis comme je le devois par la simple exposition des circonstances où je me trouvois au Cap; & je produisis, en bonne forme, la résignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en mourant, de tous les Pouvoirs dont il étoit revêtu. On reçut mes Pieces pour les examiner à loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les ruës de Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai d'accuser les Hollandois de ma disgrâce, & je commençai à craindre de ne pas remporter le fruit que j'avois espéré de mon Voyage.
Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosité en visitant toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y différent de ceux de leur Païs que par la corruption des mœurs, & par le faste, qui y est porté à l'excès. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientôt le goût de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur & d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dépense qu'ils font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute idée du monde d'une République qui est representée à deux mille lieuës de son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Président du Conseil & tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se faire obéïr. La même magnificence est répanduë dans tous les Ordres de leur Nation. On ne voit point passer dans les ruës la femme d'un Marchand, sans la prendre à son Train pour une Princesse qui marche en Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est portée sur un Brancard soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la précedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie éclatent sur sa voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie par des tentures dont la galanterie égale la richesse. On est ébloüi de la multitude & de l'éclat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de même.
Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent, de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la quantité de l'or, en me faisant entendre que cette voie étoit à mon avantage. Mais ce qui m'arrêtoit dans l'affaire de ma Commission ne pouvoir servir à me donner beaucoup de confiance pour un Traité de cette nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant être trompé au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que j'avois apporté la valeur de cinq mille ducats en différentes especes d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly, à qui j'avois l'obligation de ce commencement de fortune!
La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont des Édifices à Batavia, dont on admire la beauté. Tous ces Bâtimens, comme la plûpart des ruës de la Ville, portent les mêmes noms qu'à Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu représenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de débauche qui sont relégués de même dans certains quartiers de la Ville, & qui païent une contribution à l'État. Ce n'est pas sans raison que je les nomme. Mon fils, qui n'étoit encore qu'un enfant, s'y laissa malheureusement entraîner par quelques jeunes gens, sous prétexte de voir les raretés du Païs. Ces lieux dangereux sont peuplés d'Indiennes, qui excellent dans toutes sortes d'exercices agréables, qui chantent, qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle frappa mon fils jusqu'à lui faire oublier que la nuit étoit fort avancée; & quoique ses Compagnons m'ayent protesté, comme lui, qu'il s'étoit conduit avec sagesse, il se trouva mêlé dans la querelle de quelques yvrognes qui attirérent la Garde par leurs excès. On ne mit point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut mené avec les autres à la Prison de nuit, d'où il eut beaucoup de peine à me faire avertir de son embarras. Le mien étoit déja fort grand, de le voir si long-tems à revenir. Je sortis avec une inquiétude mortelle, & toutes mes sollicitations n'ayant pû me le faire rendre avant le jour, je passai le reste de la nuit dans sa Prison.
Cet incident n'avoit rien qui fût propre à deshonorer mon fils, ni qui dût rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point échapper cette nouvelle occasion de me nuire. Dès le lendemain, le cours de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma conduite ne détruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus. Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse, à laquelle je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois été le guide de mon fils dans une avanture scandaleuse. Je réussis néanmoins fort aisément à dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me fît grace en se rendant à la preuve de mon innocence.
Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitôt avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit espérer de découvrir qui m'avoit suscité tant d'obstacles. Il reçut enfin les éclaircissemens qu'il cherchoit d'un Écrivain du Conseil, qui avoit entendu les déclamations de M. Fleet. Nous reconnûmes alors que je devois conserver peu d'espérance, puisque la facilité qu'on avoit eûë à saisir une si frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on étoit résolu de fermer l'oreille à toutes mes sollicitations. Il y avoit dans le Port un Vaisseau qui étoit arrivé de Canton, & qui devoit relâcher au Cap de Bonne-Espérance, en reprenant la route de Hollande. Attiré, comme j'étois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de le manquer à son passage, je balançai si je devois remettre plus loin mon départ. M. King n'eut à m'opposer que les mouvemens de l'amitié, qui lui faisoit souhaiter de ne nous séparer jamais. Il entra même dans mon impatience, lorsqu'après avoir fait une nouvelle tentative au Conseil, la réponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu'à se délivrer de mes importunités. J'abandonnai par son avis la poursuite de cette affaire, & j'emploïai le reste du tems dans la société de quelques honnêtes gens dont il m'avoit procuré l'amitié. Mais avant mon départ, j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M. Sprat m'avoit déjà fait exercer. Un jour où je commençois à faire les préparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans donner la moindre couleur à l'indifférence que nous avions toujours marquée l'un pour l'autre, me félicita de l'occasion que je trouvois de retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir vû manquer ma Commission, il ajouta que malgré le peu d'espoir qu'il avoit, comme moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emporté, il vouloit se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de cette affaire, au Cap même, d'où je ne manquerois pas de facilités pour me faire instruire de ce qui se passeroit à Batavia. Le pouvoir que j'ai toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit écouter ce discours sans émotion, & prendre le parti de supprimer les explications & les reproches. Je répondis à M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que ce qui n'avoit pu se faire goûter dans ma bouche, trouvât plus de faveur où de justice sur ma simple procuration; & je lui déclarai que mon dessein étoit de renvoyer leurs instructions à Messieurs de la Compagnie de Londres, par la première voie que je trouverais au Cap.
J'avois passé six semaines à Batavia, dont je ne retirai point d'autre utilité que l'échange de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si belle Ville. À l'égard du Commerce, quoiqu'il ne me fût point inutile d'avoir observé les usages & les différentes méthodes d'une Nation aussi éclairée que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles je m'étois attendu. À la réserve des Marchandises qui se consument par l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrepôt. Ainsi, l'on n'y voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habileté extraordinaire, ni inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts à Londres & à Amsterdam. Tout y est apporté des Indes pour la Hollande ou de la Hollande pour les Indes. On y travaille néanmoins les Perles & les autres Pierreries. Mais la plûpart des autres Marchandises sont ou dans les Magasins, d'où elles doivent être transportées suivant leur destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrêtent au Port, & qui payent les droits du partage, soit en allant, soit à leur retour. Je parle du moins de ce qui est tombé sous mes yeux, car j'ai peine à croire que ma qualité d'étranger fût une raison qui eût fait dérober le reste à ma curiosité. Les Hollandois avec qui j'étois venu s'ouvroient à moi sans réserve, & M. King devoir être bien instruit après vingt ans de séjour qu'il avoit fait à Bantam & dans les autres parties de l'Isle.
Mon retour au Cap de Bonne Espérance fut ennuyeux, mais sans danger. L'Enchuysen, sur lequel j'étois monté, devoir entrer dans le Golphe Persique, & relâcher dans divers Ports où la Compagnie Hollandoise des Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui fort médiocre, nous arrêta long-tems. On y étoit occupé des mouvemens de la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intérêts ou son inclination, la crainte des armes étoit beaucoup plus écoutée, que le soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, étoit fort attaché à l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la révolution, dont cette Maison sembloit menacée par le mécontentement de tous les Grands, & par la foiblesse du Ministère, ne tournât du moins à l'avantage de quelque Prince du même Sang; il n'avoit point balancé à se déclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit à la veille de quelque scène sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si M. Dairy, qui commençoit à sentir la grandeur du péril, n'eut fait naître divers obstacles à notre départ, dans la seule vûë de grossir autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour à souper, au Capitaine, à moi & à quelques honnêtes gens du Vaisseau, dans un fort beau Jardin qu'il avoit à peu de distance de la Ville. Pendant que nous étions à table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la plus vile populace, qui vinrent à nous le sabre à la main, en nous menaçant des plus sanglantes extrêmités. Nous n'étions point en état de nous défendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec beaucoup d'insolence, ils mangèrent avidemment tout ce qu'on nous avoit servi. M. Dairy se défiant que cette insulte lui venoit d'un des principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles, marqua moins de ressentiment que de bonté aux misérables qui nous avoient outragés. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui demander à souper, ils n'eussent pas mieux aimé le devoir à son inclination qu'à leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus hardis par notre facilité, lui répondirent que tous ses biens appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, & qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.
Nous passâmes près de deux mois à Ormutz au milieu de ces allarmes, jusqu'à la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de répandre, que les troupes du Roi s'étoient assemblées en assez grand nombre pour le faire respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittâmes cet ennuyeux séjour; & comme si le vent eut secondé notre impatience, nous l'eûmes favorable jusqu'au Cap de Bonne Espérance.
Il s'étoit passé près de neuf mois depuis le départ de M. Rindekly. Je ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage; mais je me figurois que son retour ne pouvoit être éloigné. En effet, après une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars. C'étoit une année entière depuis que nous étions sortis de la Tamise. Il avoit eu toutes sortes de succès dans sa course. Il revenoit chargé des richesses des Indes, après y avoir porté celles de l'Europe. Son or étoit encore en lingots, & quoiqu'il n'eût pas manqué d'occasions pour s'asurer que les apparences ne l'avoient pas trompé, il fut ravi d'en recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reçue des Hollandois. J'avois médité plusieurs projets que je lui communiquai dans notre première entrevue. Mais quoiqu'il en reconnût les avantages, il me les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit formé lui-même, & que je goûtai plus que tous les miens. Ce fut de retourner à Londres avec lui, d'y mettre à couvert la meilleure partie de nos richesses, & d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui rendît nos desseins indépendans d'autrui. J'entrai d'autant plus volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre, j'étois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation honnête, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce à l'avenir.