Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne m'empêcha point de lui représenter une difficulté qui m'arrêtoit. Après avoir refusé de la marier à un Hollandois, sous le seul prétexte de l'âge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans blesser tous les Hollandois du Cap à qui je devois plus de reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modérât son impatience jusqu'à Londres; ce qui ne me délivra point de mille importunités que le Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre départ.
L'ardeur qui nous pressoit pour l'exécution de nos desseins, nous fit éviter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. Étant partis du Cap le 2 d'Avril, nous entrâmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous n'essuyâmes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je descendis à Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que j'avois occupée à Londres se trouvoit à vendre à mon arrivée. Je l'achetai pour une somme assez médiocre. J'avoïe que la seule raison qui m'en inspira l'envie, fut de reparoître avec quelque avantage dans un quartier où personne n'avoit ignoré ma ruine, sur-tout à la vue de M. Sprat qui demeurait dans la même rue. Mais sa mort, qui arriva trois semaines après mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.
À l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai sérieusement à mettre de l'ordre dans mes affaires. Nous commençâmes par son mariage, qu'il désiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint à celui d'une vive amitié, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour, on ne distingua plus qui de nous deux étoit chargé des soins paternels. Il voulut que dans notre absence sa femme continuât de vivre dans ma Maison, & qu'elle en fît tous les frais. Les Espagnols commençoient alors à causer de l'inquiétude à nos Marchands, & sous prétexte d'arrêter la contrebande, ils s'étoient saisis de quelques-uns de nos Bâtimens. Dans la résolution où nous étions toujours de cacher notre projet, nous trouvâmes dans les circonstances un prétexte pour armer un Vaisseau, moitié en guerre, moitié en marchandise. M. Rindekly en fit toute la dépense, & ne laissa pas de reconnoître, dans notre Traité d'association, que la moitié du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achevé en moins de trois mois. Nous le fîmes percer pour vingt pièces de canon; & suivant nos arrangemens, l'Équipage devoit être de cent hommes. Mais n'admettant que des gens résolus & qui eussent déjà porté les armes, nous ne pûmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fîmes entendre, sans leur expliquer nettement nos espérances, qu'il n'étoit pas question d'un commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse & du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapporté faisoit beaucoup de bruit à Londres, quoique M. Rindekly eût engagé par ses libéralités son ancien Équipage à se taire, & que dans la même vue il l'eût repris à notre service. On publioit du moins que nous avions fait un butin considérable sur les Côtes d'Afrique, & le silence que nous affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.
Il dépendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands intéressés au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois entrepris pour leur service, ils me pressèrent de faire le même Voyage, & de recevoir d'eux-mêmes la qualité de leur Ministre. Quand mes propres intérêts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une raison qui pût me le faire accepter. On comprend que c'eût été le plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure idée de moi au Conseil Hollandois. Mais ayant été capable de modérer mon ressentiment à Batavia, il devoit me coûter beaucoup moins à vaincre dans l'éloignement où j'étois. Je conseillai néanmoins à ces honnêtes Marchands, & ce conseil étoit un nouveau service, de s'épargner l'embarras d'une nouvelle députation, en priant M. King par leurs Lettres, de prendre en main leurs intérêts. L'éloge que je leur fis de son esprit & de sa probité, n'étoit pas moins une justice que je rendois à son mérite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois redevable à son amitié.
Notre impatience nous faisant mépriser les dangers de l'hyver, nous partîmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux à la vérité, mais qui cessa de l'être après huit jours de navigation. Le vent qui nous avoit manqué les premiers jours, devint si contraire, que nous délibérâmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous eûmes en effet des alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines à la hauteur de l'Isle de Madère. Là nous essuyâmes un danger plus terrible que toutes les tempêtes. Ayant rencontré un Vaisseau Espagnol qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui étoit commun à tous les Anglois, & sûr d'ailleurs de notre supériorité, ne fut pas fâché de mettre le courage de nos gens à l'épreuve. Il fit tourner brusquement la voile vers les Espagnols, & sa résolution, s'il les eut pû joindre, étoit d'aller tout d'un coup à l'abordage. Mais leur Vaisseau étoit plus léger que le nôtre, & le même vent qui nous avoit jettés si près de Madère, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent assez proches de l'Isle pour nous échapper, ils nous lâchèrent toute leur bordée, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pénétra jusqu'à nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrâce, s'obstina dans sa poursuite, & les saluant à son tour d'une affreuse décharge de tout son canon, il les auroit forcés jusques dans le Port, si je ne lui avois représenté que la victoire même entraînoit notre perte. Nous n'eûmes pas peu de peine à nous servir du vent, pour nous éloigner d'un lieu où nous devions nous attendre qu'on ne nous laisseroit pas le tems de respirer.
Nous fûmes consolés de cet accident par la rencontre que nous fîmes le lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertîmes de se défier des Espagnols. Il nous rendit le même service en nous apprenant qu'il avoit rencontré, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne s'étoit dérobé qu'à force de voiles. Quoique nous ne fissions point la même route, nous redoublâmes notre vigilance & notre précaution. L'air devenant plus doux à mesure que nous approchions des Côtes d'Afrique, nous nous retrouvâmes bien-tôt dans la route que nous avions observée avec tant de soin l'année précédente.
Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans, ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit. C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne. L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.
Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant, dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette, d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment. Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses instructions.
Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de commerce.
En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes, M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets, nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.