M. Rindekly ayant eu le tems de considerer de sang froid l'excès auquel il s'étoit emporté, ne jugea point à propos de le renvoyer libre sans avoir pris d'autres précautions pour notre retraite. Il laissa la permission de se retirer à trois des cinq Nègres qui lui restoient, après s'être engagé à eux & à lui qu'il ne lui arriveroit aucun mal. L'ayant fait passer ensuite dans la Chaloupe avec les deux autres, il nous les amena comme en triomphe, accompagné de nos vingt-huit hommes qui le suivoient dans leurs Barques.
Il s'étoit passé dans cette expédition toute la longueur d'un des plus grands jours de l'Été. L'inquiétude commençoit à me tourmenter mortellement, lorsque je vis descendre cette petite Armée au long du Fleuve. M. Rindekly, en m'apprenant son avanture, ne s'expliqua point si nettement, que je ne m'apperçusse bien qu'il avoit quelque chose à se reprocher. Il étoit naturellement honnête homme, & sensible aux mouvemens de l'humanité. Mais la raison de notre sûreté, par laquelle il s'étoit crû justifié, m'empêcha aussi de le presser trop sur le droit qu'il s'étoit attribué de faire donner la mort à six Sauvages. Il y avoit peu d'apparence d'ailleurs que tout autre parti nous eût réussi de même: car sans parler de notre or, qui ne méritoit pas sans doute d'être mis en balance avec la vie de six hommes, peut-être n'aurions-nous point obtenu par d'autres voies la liberté de nos Compagnons.
Loin de maltraiter le Prince, nous nous efforçâmes de lui faire sentir par notre conduite le tort qu'il s'étoit fait en renonçant à notre amitié. On lui fit voir de ses propres yeux, que la seule impuissance nous avoit forcés d'interrompre nos subsides. Il feignit de se rendre à toutes nos raisons; mais l'Interpréte nous avoüa que dans ses réponses, il laissoit échaper plusieurs mots qui marquoient la violence de son ressentiment. Nous ne lui promîmes pas moins que s'il vouloit s'engager à nous bien recevoir, nous reparoîtrions bien-tôt dans son Païs avec des provisions plus abondantes. Il ne se fit pas presser pour y consentir. Enfin, comme la manœuvre étoit prête & que le vent paroissoit favorable, nous lui dîmes qu'étant prêts à partir, & sûrs d'ailleurs de la force invincible de nos armes, nous comptions pour rien les Troupes qu'il avoit à l'Embouchure de la Rivière, dans l'espérance ridicule de nous incommoder apparemment au passage; mais que s'il vouloit nous donner une preuve de réconciliation, il devoit leur envoyer l'ordre de se retirer. Cette résolution parut lui couter quelque chose, comme s'il eut appréhendé que la retraite de ses Troupes ne nous donnât plus de hardiesse à le maltraiter, ou plus de facilité à tourner notre vangeance sur ses Sujets. Cependant la vûe de nos canons & de nos fusils, sur lesquels nous prenions soin de lui faire jetter les yeux par intervalles, eut le pouvoir de le déterminer. Il fit partir un de ses gens dans une Barque, qui exécuta sans doute l'ordre que nous lui avions demandé, car nous ne vîmes aucun corps de Troupes en descendant la Rivière. M. Rindekly voulut qu'en le renvoyant libre, au moment que nous mîmes à la voile, on donnât de nouveaux sujets de se loüer de notre générosité. Quoiqu'il restât autour du Vaisseau plusieurs Barques, sur lesquelles nos Prisonniers étoient revenus de Delaya, il me proposa de le conduire au rivage dans la Chaloupe, & nous y mîmes tout ce qui nous restoit d'ustenciles & de petites marchandises à l'usage des Nègres. Cette occasion fut une faveur du Ciel pour Jenli, qui se trouva sur le bord de la Rivière avec un grand nombre d'autres Sauvages. Elle y étoit pour dire le dernier adieu, par ses regards, à l'Écrivain, que l'inconstance, ou la jalousie, faisoit partir avec beaucoup d'indifférence. Un mouvement de pitié pour une femme, qui valoit mieux que ses pareilles, & qui entendoit assez notre Langue pour nous être utile, me fit renaître la pensée de lui offrir une situation plus douce avec nous. Elle l'accepta, & le Prince appaisé par nos caresses & par les présens que je fis débarquer avec lui, ne s'opposa point à son départ.
Nous sortîmes du Fleuve à pleines voiles. M. Rindekly vouloit saluer les Nègres d'une décharge de toute notre artillerie, & leur laisser pour adieu une nouvelle impression de terreur. Je m'opposai à ce dessein, qui étoit capable de détruire la mémoire de nos bienfaits. Nous devions, après tout, plus d'affection que de haine aux Sauvages. Si les richesses que nous emportions n'avoient pas répondu à notre attente, elles étoient si supérieures à nos frais, que nous ne pouvions regréter les peines de notre entreprise. Suivant nos calculs, le fruit de notre Voyage montoit à plus d'un million de livres, tant en anneaux, qu'en poudre & en lingots. Je me trouvai si riche du quart de cette somme, qui devoit me revenir dans nos partages, que je ne souhaitai que de le mettre à couvert en retournant droit à Londres. M. Rindekly ne se rendit pas volontiers à cette proposition. Il panchoit, sinon à retourner bien-tôt sur la même Côte, du moins à faire valoir nos trésors dans d'autres parties du commerce, en attendant que la prudence nous permît de tenter une nouvelle entreprise chez les Nègres. Mes instances néanmoins l'auroient fait consentir à notre retour, si d'autres évenemens ne nous avoient forcés de prendre un parti fort différent.
En sortant de la Rivière de Pasamba, nous trouvâmes deux Vaisseaux Espagnols, montés comme le nôtre, moitié en guerre, moitié pour le commerce, qui revenoient des Philippines par cette route avec une riche cargaison. Cette rencontre nous alloit déterminer à suivre comme eux la route de l'Europe, du moins jusqu'aux Canaries, où nous aurions mieux aimé renouveller nos provisions que dans tout autre lieu. Mais à l'occasion d'une dispute de Matelots, il s'éleva une querelle si vive entre les deux Capitaines & le nôtre, qu'abusant de la supériorité du nombre pour nous traiter d'héretiques & de misérables, ils nous mirent dans le cas de ne pouvoir nous faire raison que par les armes. M. Rindekly comptant trop sur le courage de nos gens, repassa dans notre Bord, d'où la seule politesse l'avoit fait sortir, pour crier aux armes d'un ton furieux. Il ne voulut écouter ni mes conseils, ni mes prieres. Je vis en un moment l'image d'une guerre sanglante au milieu de la paix.
Les deux Espagnols marquerent moins d'emportement dans les suites de cette action. Ils gagnérent le dessus du vent, & se reposant sur cet avantage, ils sembloient attendre que les premières hostilités vinssent de nous. Je pris droit de leur modération pour renouveller mes efforts sur l'esprit de M. Rindekly. Enfin, j'arrêtai l'ordre qu'il alloit donner de lâcher sa bordée; mais je ne pus l'empêcher d'écrire sur le champ aux deux Capitaines, que s'il ne vouloit point donner naissance à la guerre entre deux Nations, qui faisoient encore profession de paix, il étoit résolu de soutenir sa querelle particuliere, & qu'avec un de ses gens, il les défioit tous deux dans un combat de Chaloupe à Chaloupe. Il leur laissoit le choix des armes & du nombre des Rameurs. À ce défi, qui étoit accompagné de quelques injures, les Espagnols répondirent qu'ils n'étoient point les maîtres de leurs personnes lorsqu'ils commandoient les Vaisseaux d'autrui, mais que s'ils étoient attaqués sur leur Bord, ils promettoient de se bien défendre. Cette réponse fut regardée de M. Rindekly, comme une nouvelle insulte. Je n'aurois pas eu le pouvoir de l'arrêter, si je ne l'eusse fait enfin souvenir qu'il alloit ruiner sa femme & toute ma famille. J'avois eu besoin moi-même d'un motif si puissant pour moderer mon indignation au récit de sa querelle.
Cependant les deux Espagnols profitérent du vent, & tirérent à nos yeux vers les Canaries. Nous les suivîmes. Douze jours que nous employâmes dans cette route n'ayant pas suffi pour calmer la bile de M. Rindekly, il voulut absolument relâcher dans une des Isles, se faire conduire dans la Chaloupe à celle de Canaries, & tirer raison des deux Capitaines par un combat reglé. Je lui représentai envain que dans les sujets de mécontentement qui croissoient tous les jours entre l'Angleterre & l'Espagne la prudence ne nous permettoit pas de nous exposer à trop de hazards; qu'il étoit déja fort heureux pour nous que les deux Capitaines eussent ignoré la querelle des deux Nations, & n'en eussent pas pris droit d'agir avec plus de rigueur; enfin que nous avions des biens & une réputation de sagesse à conserver. Il croyoit satisfaire à toutes mes objections, en me répondant qu'il vouloit s'exposer seul avec un de ses gens, & que l'honneur lui étant plus cher que la fortune & la vie, il n'étoit pas capable de s'éloigner sans avoir tiré vangeance d'un affront qui le déshoneroit. Nous relâchâmes dans l'Isle de Ferro, d'où il fit partit le plus adroit de nos gens dans une Barque du Païs, pour aller prendre des informations sur l'arrivée des deux Capitaines au Port de Canaries. Il les reçut avant la fin du jour; mais elles étoient capables de le refroidir. Ses ennemis n'avoient pas manqué en arrivant de faire le récit de leur avanture. Ils s'en étoient plaints comme d'une injure que la seule considération de la paix leur avoit fait supporter; & mettant enfin tout le tort de notre côté, ils avoient échauffé d'autres Capitaines Espagnols, déja irrités contre les Anglois, jusqu'à leur faire prendre la résolution de sortir du Port pour nous chercher.
Notre situation devenoit fort dangereuse, car il ne falloit pas esperer de demeurer long-tems cachés à Ferro. Il n'y avoit pas plus d'apparence de pouvoir nous remettre en Mer au risque de tomber entre les mains des Espagnols. Quatre jours s'étant passés dans cet embarras, nous renvoyâmes, le cinquiéme jour, un de nos gens au Port de Canaries. Il savoit parfaitement la Langue Espagnole, & s'étant mêlé, comme la première fois, parmi quelques Habitans de Ferro, il devoit seulement s'informer si la première chaleur de nos ennemis les avoit fait sortir du Port. Il trouva les deux Capitaines dans la situation où il les avoit laissés, mais prêts à remettre à la voile pour l'Europe, avec un autre Vaisseau marchand de leur Nation, qui faisoit la même route. Nous respirâmes à cette nouvelle, & notre espérance fut qu'en les laissant partir avant nous, la Mer nous redeviendroit libre. Trois jours se passérent encore, sans aucun trouble de la part des Habitans de Ferro, qui se souvenoient d'avoir vû M. Rindekly & moi deux ans auparavant, & qui avoient été satisfaits de notre conduite. Enfin nous nous flattions d'être à la fin du péril, lorsqu'on nous avertit qu'il entroit trois Vaisseaux dans la Rade de Ferro. La plus grande partie de notre Équipage étoit à terre. Toute notre diligence ne put nous faire regagner assez-tôt notre Bord, pour nous mettre en état de nous défendre, & la défense d'ailleurs n'auroit fait qu'assurer notre ruine.
Il ne nous auroit pas été plus avantageux de disputer notre liberté dans Ferro même, où nous étions sans armes & sans secours. D'ailleurs, ne pouvant nous persuader qu'une querelle particuliere, qui n'avoit ét suivie d'aucune hostilité, nous exposât aux plus furieux effets de la guerre, nous prîmes le parti d'attendre que les Espagnols nous expliquassent leurs intentions.
De notre Vaisseau, dont ils s'étoient saisis sans résistance, ils firent avertir le Capitaine de s'y rendre immédiatement. Je l'accompagnai. Nos ennemis, car c'étoient eux-mêmes, & leur dessein n'étoit que de nous chagriner par des humiliations, reçûrent M. Rindekly d'un air arrogant. Ils lui demandérent compte de sa Commission, de son Voyage & de ses Marchandises, en feignant de douter si nous n'avions pas fait la contrebande dans les Colonies Espagnoles. Je reconnus que M. Rindekly étoit capable de déguiser son ressentiment. Il répondit de bonne foi à toutes ces questions. Les prétextes leur manquant pour nous chercher querelle, ils continuérent seulement de nous humilier en faisant la visite du Vaisseau. Notre crainte étoit qu'ils ne découvrissent notre or, & que la vûe d'une si belle proie ne les rendît plus injustes qu'ils n'affectoient de vouloir l'être. Mais en observant ma Cabane, ils apperçûrent mon Journal qui étoit ouvert sur une table, parce que j'y ajoutois tous les jours quelques circonstances. Ils le parcoururent, & leurs yeux tombérent sur la description de Carthagène, qui se présentoit dès les premières pages. Cette découverte les occupa long-tems. Enfin bornant leurs réflexions, ils déclarérent à M. Rindekly, que des observations si particulieres, sur un lieu de cette importance n'avoient point été faites sans quelques vûes; que dans un tems où les Espagnols avoient de ce côté-là tant de plaintes à faire des Anglois, ils se croyoient obligés d'en informer le Roi leur Maître; qu'ils ne prétendoient pas décider si nous devions être regardés comme les ennemis de l'Espagne, mais que se rendant droit à Cadix, ils ne nous feroient pas beaucoup de tort en nous y conduisant avec eux, & que nous y aurions la liberté de justifier nos intentions.