Nous sentîmes amérement la nécessité de céder à la force. Cependant les circonstances mêmes nous faisant connoître qu'on n'avoit pas d'autre vûe que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que nous relâcherions volontiers à Cadix. L'unique loi qui exerça beaucoup sa patience, fut celle qu'ils lui imposérent de passer dans un de leurs Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distribuérent aussi une partie de nos gens sur leurs trois Bords, & mirent à leur place assez de monde pour se rendre maîtres du nôtre. J'obtins la liberté d'y demeurer. Le vent nous étant favorable, ils nous pressérent de les suivre, avec toutes les précautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut fort surprenant que dans toutes ces exécutions il ne leur échapât rien, ni à M. Rindekly, qui eut le moindre rapport à notre querelle.
Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrâce ne dura que six jours. En approchant de l'Europe, nous découvrîmes cinq grands Vaisseaux que nous reconnûmes bien-tôt pour des Anglois. Ils voguoient à pleines voiles & Pavillon déployé, tandis que nous avions beaucoup de peine à nous servir du vent, qui avoit changé pendant la nuit. Quoique je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans reconnoître la nôtre, & que je me crusse déja presque certain de notre délivrance, il me vint à l'esprit de charger secretement un de nos Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette idée me réussit avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du vent, s'approchérent de nous à la portée du canon, avant que les Espagnols eussent commencé à se reconnoître. Ils devinérent une partie de la vérité par les apparences; & le signe par lequel ils firent connoître aussi-tôt leurs intentions, força nos ennemis de plier leurs voiles pour les attendre.
Ils étoient en état de se faire respecter. C'étoit cinq Vaisseaux de guerre, qui transportoient quelques Troupes à la Jamaïque, pour appaiser la révolte des Nègres de cette Isle qui s'étoient soulevés contre les Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre dans la Chaloupe, je me mis dans la nôtre, avec un air d'autorité auquel personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence, qu'ayant prévenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prétexte qu'on avoit pris pour nous arrêter. Il étoit prudent. Nos affaires ne nous permettoient point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Après m'avoir fait expliquer dans les termes les plus précis le fond & les circonstances du démêlé, il prit un parti que nos ressentimens mêmes ne nous empêchérent point d'approuver. Il reçut honnêtement le Capitaine Espagnol. Loin de lui faire un crime de l'excès de ses précautions pour la sûreté de Carthagène, il loüa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage, il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'étoit que l'amusement d'un Voyageur, & de prendre confiance à la parole que j'allois lui donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce conseil eut toute la force d'une menace sérieuse. L'Espagnol embarrassé s'excusa sur la fidélité & le zéle qu'il devoit à sa Patrie. Il me prit à témoin qu'il n'avoit fait aucune insulte à notre Vaisseau, & se retira sur le champ pour rendre la liberté à M. Rindekly & à tous nos gens.
Je ne cachai point à M. Shelton que malgré ces apparences de réconciliation, j'appréhendois tout encore du caractere des Espagnols. Il ne me conseilla pas lui-même de m'exposer à leur ressentiment dans la même route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempéramment entre la nécessité de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je résolus d'attendre M. Rindekly pour nous déterminer. Il se réjouissoit déja de l'occasion qui se présentoit de faire le Voyage de l'Amérique en sûreté. Son inclination avoit toujours été de ne pas retourner à Londres sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se déclara tout d'un coup pour le parti de suivre M. Shelton.
Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mêmes, servirent à nous procurer toute la sûreté que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois fait la même route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, où il avoit quelques affaires d'interêt à démêler. Quoiqu'il ne se proposât point d'y employer la force, il nous dit agréablement, qu'on se faisoit rendre une justice plus prompte à la tête d'une Escadre.
Il s'y arrêta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amérique, un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs jours avec la même violence. Nous eûmes la vûe de Sainte Marie, une des Açores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvâmes fort près d'une Isle déserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accès nous en parut si facile, qu'ayant été un peu maltraités par le vent, nous prîmes le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommérent Shelton Iland. Elle est au 38e degré 15 minutes de latitude, & son circuit nous parut d'environ cinq ou six lieuës. Nous y trouvâmes quantité de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'églantiers. Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui nichent sur les rochers. Ils y rencontrérent aussi quelques poules qu'ils prirent facilement. Le rivage étoit couvert de coquillage; de moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert quelques-unes, nous n'y trouvâmes qu'un petit poisson assez sec & dont le goût ne nous parut point agréable. Il sort du milieu de l'Isle plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une Rivière. Nos gens s'occupérent pendant deux jours à la pêche & à la chasse. Mais quelques-uns se trouvérent fort mal d'avoir mangé trop de fruits & de légumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de terre, qui causérent la dissenterie à ceux qui en avoient pris avec excès. Nous remîmes à la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer pendant le reste de notre navigation, nous arrivâmes à Port-royal le 13. d'Octobre.
Le bruit de notre arrivée, avec six cens hommes que M. Shelton avoit à Bord, fit bien-tôt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, & les plus obstinés se retirérent dans les Montagnes, où l'on ne pensa point à les poursuivre. Son Voyage n'étoit point inutile, puisqu'il produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il étoit entrepris. Cependant après avoir distribué une partie de ses Troupes dans les Forts, il paroissoit déterminé à retourner promptement en Europe avec le reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brûlois de me revoir à Londres, & qui étois comme averti par un pressentiment secret des disgrâces dont nous étions menacés. Le sentiment de M. Rindekly ne laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manquât rien à notre fortune, & que nous ne retournassions à Londres, que pour nous y reposer dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos gens, dont les désirs étoient plus bornés, demandérent le partage de notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit été la baze de notre societé. Cependant la plûpart de ceux mêmes qui avoient pressé cette distribution, se rengagérent à notre service; de sorte qu'après le partage & les Congés accordés au gré de ceux qui les demandoient, nous nous trouvâmes encore avec quarante-cinq hommes d'Équipage. M. Rindekly possedoit admirablement l'art de séduire les esprits par les plus grandes espérances. Les preuves qu'il nous avoit données de son habileté servoient encore plus à soutenir la confiance. Il nous proposa de pénétrer dans le Golfe du Méxique, où nous apprenions que les François commençoient à négliger un fort bel établissement, après l'avoit entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'étoit pas de rien usurper sur une Nation qui nous étoit attachée par une solide alliance. Mais depuis les expériences que nous avions faites en Afrique, il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup à gagner chez les Nations Sauvages qui voyoient des Européens pour la première fois; & sans s'ouvrir de toutes ses espéranees, il nous exhortoit à nous fier à sa conduite.
J'avois des liaisons trop étroites avec lui pour lui contester trop ardemment ses principes, & je devois être convaincu d'ailleurs de la sincerité de son zéle pour l'interêt commun de notre famille. Je cédai à la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la moitié de notre or demeureroit à la Jamaïque, & que nous ne risquerions point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre assurer qu'il pensoit si peu à risquer notre or, que son dessein au contraire étoit d'employer seulement ce qui seroit nécessaire pour la carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la composer, il n'avoit besoin que d'une somme médiocre. En effet, il nous chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine, d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procuré tant de faveur chez les Nègres. À l'objection que je lui fis, que dans toutes les parties du Golphe, où il parloit toujours de pénétrer, les Amériquains accoutumés au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient plus la même avidité pour ces petites marchandises, il me répondit que c'étoit les Européens eux-mêmes qui s'étoient accoutumés à ne leur en plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement quatre Voyages en Amérique, il savoit de quel prix les habillemens de laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes étoient toujours pour les Sauvages; que son embarras n'étoit point de leur faire agréer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Païs que nous allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au change, & qu'il avoit là-dessus depuis long-tems des idées qui ne pouvoient guéres le tromper. Enfin, tout m'étant agréable, avec la condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai à le suivre sur la seule confiance que j'avois à son esprit & à son amitié.
Il ne me fit pas long-tems, néanmoins, un mystere de son projet. Il avoit observé dans ses Voyages précédens que depuis le Traité de l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce clandestin n'avoient guéres d'autre vûë que de suppléer au Vaisseau annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce des Chaloupes, dequoi se remplir à mesure qu'il se vuidoit, soit à Veracruz, soit à Porto-Bello; ou que le principal terme du moins étoit toujours quelqu'une des Villes où les Espagnols tenoient leurs grands Marchés. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes, pour s'arrêter sur les Côtes où il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il avoit un Mémoire des lieux où se faisoient les principales pêches des perles, & d'où l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien armé que le nôtre, nous nous ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation; & qu'avec des denrées, qui ne passoient point pour marchandises de contrebande, nous engagerions les Naturels à nous faire tous les avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs duretés & leurs violences.
J'avoüe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui s'étudioit de plus en plus à ne rien négliger, prit une autre précaution que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit reconnoître fort nécessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaïque, après lui avoir communiqué une partie de son dessein, des Lettres de Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies à tous les Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilités que leurs Gardes-Côtes commettoient sans cesse contre nous, sous le prétexte d'arrêter le commerce clandestin. Cet office, qui n'étoit borné à aucun lieu, nous donnoit la liberté de nous présenter sur toutes les Côtes, où nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaïque, nous en fit expédier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets réels que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les entreprises qui étoient à l'avantage de notre commerce.