Nous partîmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la voile droit à la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je ne lui demandai pas même quelles étoient ses premières vûes. Nous arrivâmes le troisiéme jour à l'entrée du Port, qui est un Canal fort étroit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba. Cette entrée étoit défenduë par plusieurs Forts. Le Commandant à qui nous déclarâmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures dans le Canal. On nous accorda la liberté d'entrer dans le Port. Nous admirâmes sa beauté. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarré long, du Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entrée, est au coin du Nord-Ouest, & les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on découvre la Ville de Guan Abacoa, éloignée par terre d'environ deux lieuës de la Havana, mais d'une lieuë seulement par la Mer.

À l'Ouest se présente la Havana, dans une délicieuse plaine qui s'étend au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence à un demi mille de la Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'étoient que de bois, mais depuis l'année 1536, on les a bâties de pierres dans le goût de celles d'Espagne. Les Édifices sont fort beaux, mais ils ont peu d'élevation. Les ruës sont étroites, extrêmement propres, & si droites qu'on les croiroit tirées à la ligne. On y compte onze Églises, tant Paroisses que Monastères, & deux magnifiques Hôpitaux. Au milieu de la Ville est une belle Place quarrée, dont tous les Bâtimens sont uniformes. Rien n'approche de la magnificence & de la richesse des Églises. Les lampes, les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent. On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de deux cens marcs.

Nous fûmes reçus des Espagnols avec une politesse affectée, qui ne donna qu'un sujet de rire à M. Rindekly, parce qu'il lui étoit indifférent de quel œil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il employa gravement à traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant plus curieusement à prendre une connoissance particuliere de la situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de dérober toutes ces lumiéres aux Étrangers. La Havana fut bâtie par Jean Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrassé dans la suite l'Ordre de Saint Dominique, devint Évêque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, & nous a laissé l'Histoire des cruautés des Espagnols dans les Indes. En 1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols à la Havana, ce qui est confirmé par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer ce qu'il a publié dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est-à-dire en 1600, le nombre étoit augmenté jusqu'à six cens familles. Aujourd'hui l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les Mulâtres, à dix mille familles.

Les Habitans ont dans les manières un air de politesse & d'ouverture qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette façon libre est répanduës jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent jamais de leurs maisons sans être couvertes d'un grand voile. Elles savent presque toutes la Langue Françoise: elle imitent aussi la même nation dans leur coëffure & dans leur habillement. À la surprise que je témoignai là-dessus, on me répondit que ces usages s'étoient introduits depuis que la Maison de Bourbon est sur le trône d'Espagne, & que plusieurs familles Françoises sont venuës s'établir à la Havana. On m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des réjouissances à l'honneur de Philippe V, M. du Casse, Officier François, s'y étant trouvé avec son Escadre, les Espagnols le priérent de se joindre à eux pour cette fête. Il fit débarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices militaires sur la grande Place, & qui causérent tant d'admiration aux Habitans, que la Ville se trouva disposée à recevoir tous les François qui souhaiteroient de s'y établir.

Les alimens les plus communs à la Havana, sont la chair de porc & celle de tortuë, dont on porte même une quantité considérable en Espagne. Le porc y est très-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre le ventre au lieu de le relâcher. Quelques-uns de nos Anglois furent étonnés, qu'après s'être fait purger, le Médecin leur ordonna de manger du porc roti. On coupe la chair des tortuës en pièces fort longues, qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la mangent avec de l'ail, & lui trouvent le goût du veau. Mais toutes les autres provisions, à la réserve du vin qui est fort bon à la Havana, y sont d'une cherté extraordinaire. Le pain même n'y est point à bon marché. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans goût.

La Jurisdiction de la Havana s'étend sur la moitié de l'Isle, comme celle de San Jago de Cuba sur l'autre partie. Quoique San Jago ait toujours passé pour la ville Capitale, la Havana ne lui céde cet avantage que pour le nom, car elle est la résidence du Gouverneur général de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Siège Épiscopal, dont le revenu annuel est de cinquante mille écus. Les environs de la ville sont la plus belle & la plus fertile partie du païs. Le reste de l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni troupeaux.

Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut considerer la Havana. Je réserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'être traduites dans quelque autre Langue, pour servir de préservatif contre l'utilité que l'Angleterre en peut tôt ou tard esperer. Par bien des questions hazardées, M. Rindekly étoit parvenu à se faire éclaircir quantité de vûës qu'il avoit formées anciennement, & quelques-unes dont il étoit redevable à l'article de mon Journal, où j'avois inseré la Relation de Carthagène. Revenant toujours à l'idée qu'on se trompoit en croyant les Naturels de l'Amérique revenus du goût qu'ils avoient eu pour nos petites denrées, il esperoit beaucoup plus de cette voie que d'un commerce régulier; & suivant ses mesures, il se croyoit également à couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la Justice.

Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long séjour à la Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous déclarer qu'ayant rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vûës suspectes qui pussent nous arrêter. Cette explication, jointe au soin qu'on avoit eu de retenir constamment notre Équipage à bord, nous fit craindre quelque insulte des Habitans, si nous différions notre départ jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la Langue du païs, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion, traîtres & Lutheriens. Nous étions d'ailleurs assez satisfaits du Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des plaintes contre les Gardes-Côtes, qui nous avoient enlevé plusieurs Bâtimens sous de faux prétextes, mais de protester que la Nation n'ayant aucune part aux entreprises supposées de quelques particuliers, les articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient été pris, nous avions demandé que les Marchands interessés fussent entendus dans leurs allégations, & qu'il ne leur fût pas nécessaire de recourir à la Cour de Londres, ou à celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit répondu, après quelques jours de délibération, que la témerité des Contrebandiers étant portée à l'excès, il ne falloit pas s'étonner que les Espagnols fissent tout ce qui dépendoit d'eux pour les réprimer; que les Gardes-Côtes n'exécutoient là-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il étoit vrai qu'ils les eussent quelquefois excedés, c'étoit à la Cour même qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'étoit d'elle qu'ils recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une réponse si vague ne tendît qu'à se défaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insisté sur plusieurs Barques qui avoient été prises hors du Golfe, & qui ne pouvoient être accusées, par conséquent, du commerce clandestin. Il avoit reclamé leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne pensoit qu'a nous ménager le tems dont nous avions besoin, il s'étoit rendu ensuite à la réponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit à la Cour, ou au Gouverneur général.

La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant neuf jours. Nous débauchâmes un Nègre, que toutes les précautions des Officiers du Port ne purent empêcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y tenir caché. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au Sud la route de la Jamaïque; c'étoit celle qui convenoit aussi à son premier dessein. Nous rencontrâmes vers San Antonio, quelques Marchands Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant à la vûe de la Jamaïque avec un vent favorable, nous entrâmes dans la Grande Mer, pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein eût été de nous rendre à la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prîmes directement vers celle de la Marguerite, où l'importance de notre entreprise étoit d'arriver sans être apperçus des Gardes-Côtes. La fortune nous seconda si heureusement que nous ne fûmes point retardés par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous étant trop approchés de la Grenade, nous évitâmes un autre danger, en reconnoissant aussi-tôt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit beaucoup mieux toutes ces Mers que les Côtes d'Afrique, nous fit découvrir, vers le soir, le Château de Monpatre, au Cap de l'Est de la Marguerite.

Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu où la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pêche des Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands ou de leurs Facteurs, nous cherchâmes quelque lieu plus écarté pour aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrâmes au commencement de la nuit dans une petite Baie, où l'obscurité ne nous empêcha point d'appercevoir de la fumée qui s'élevoit en tourbillons. Nous jettâmes l'ancre aussi-tôt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans péril dans un lieu si paisible, ne se fia qu'à lui-même du soin de prendre les premières informations. La Lune, qui commença bien-tôt à paroître, lui fit remarquer plus distinctement que la fumée sortoit de quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens. Ayant gagné le rivage, il se trouva éloigné, d'environ deux milles, des cabanes qu'il avoit apperçues. Il fit ce chemin avec le même courage. C'étoit une petite Habitation de Mulâtres, qui parloient presque tous la Langue Espagnole. Il en fut reçu avec hnmanité; & sans leur expliquer ses desseins, il parla de son arrivée comme si le mauvais état de notre Vaisseau l'eût forcé de s'arrêter au premier lieu qui s'étoit offert.