Il revint fort content de la douceur des Mulâtres. Il avoit appris d'eux que les Vaisseaux Espagnols étoient partis de l'Isle depuis six semaines, mal satisfaits de la pêche de cette année; mais loin d'être refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tiré, il en conclut, au contraire, que ce qui n'étoit pas tombé entre leurs mains devoit être resté dans l'Isle, & ce n'étoit pas sans fondement qu'il formoit cette conjecture. Il sçavoit par d'autres informations, que les Mulâtres & les Nègres qu'ils employoient à la pêche, ne se trouvant point assez payés ou récompensés de leurs peines, commençoient à prendre l'usage de leur dérober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & même de Surinam. Dès la pointe du jour nous vîmes arriver cinq ou six Barques, que nous ne fîmes pas difficulté de laisser approcher. Nous reçûmes à bord plusieurs Mulâtres, ausquels nous rendîmes fort avantageusement les honnêtetés qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point qu'on leur parlât de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M. Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets & quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet, ces misérables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec une dureté surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture. Cette première visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous coûterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous assurerent eux-mêmes que nous n'aurions pas de peine à nous en procurer un grand nombre, nous leur fîmes voir nos provisions de liqueurs fortes, & toutes nos autres denrées, en les leur proposant comme un prix que nous distribuerions libéralement à ceux de qui nous recevrions les plus grands services.
J'étois d'avis d'attendre à bord ce que produiroient nos promesses; mais l'ardeur de l'Équipage, & celle de M. Rindekly même, ne put se moderer à la vûe d'une si belle carriere. La moitié de nos gens quitterent le Vaisseau, dans la résolution, non-seulement de chercher d'autres Habitations, mais d'aller jusqu'à Makanas, qui en est une plus considérable à quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre débarquement y arriva plûtôt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Mulâtres & d'Amériquains, à qui il étoit resté des Perles, vinrent au bord du rivage, où je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit. Je fis un négoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut surpris du trésor qu'il trouva dans une grande caisse à son retour. Il avoit beaucoup moins réüssi par la peine qu'il s'étoit donnée de parcourir une longue étendue de Côtes. La Marguerite n'est point une petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; & si toutes ses parties ressemblent à celle dont nous avions la vûe, elles doivent être fort agréables. Elle n'est séparée de la nouvelle Andalousie que par un détroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche en fruits & en pâturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute des Espagnols, qui dans l'immense étenduë de Païs dont ils sont les Maîtres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres précieuses; à peine les Insulaires les plus aisés ont-ils de quoi se mettre à couvert de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont obligés de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent continuellement.
Les Espagnols, n'étant pas toujours assez forts pour contraindre les Naturels à leur pêcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves Nègres qu'ils employent à cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont obligés de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les huîtres, & qui ignorent ordinairement la manière de se défendre des Monstres marins, périssent en grand nombre, soit qu'ils soient étouffés par l'eau, ou dévorés par les Requins. Aussi la pêche la plus abondante se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amériquains du Païs, qui sçavent mieux se garantir des périls de la Mer. Mais s'ils ne sont pressés par un extrême besoin, ils cachent à l'arrivée de ces rigoureux Maîtres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont les plus nécessaires. Nous remarquâmes qu'ils avoient beaucoup plus d'inclination à trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de désordres & de cruautés. Ils sont exposés d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui viennent souvent troubler leur pêche, & qui leur ravissent cruellement le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est déja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils pêchent actuellement.
Enfin, si nous épuisâmes une grande parti de nos provisions, nous les crûmes réparées au centuple par trois grandes caisses des plus belles Perles du monde que nous recueillîmes en moins de quinze jours. Nous ne nous serions point lassés si-tôt d'une si heureuse entreprise, si nous n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent, que les Espagnols étoient avertis de notre expédition, & qu'ils pensoient à nous faire repentir de notre hardiesse.
M. Rindekly jugea que dans la crainte d'être poursuivis par les Gardes-Côtes, nous n'avions point d'autre route à prendre que celle de la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaïque, il avoit eu soin de prendre des Lettres de recommandation à Port-Royal, pour quelques riches Négocians de la Barbade, & même pour l'Isle Françoise de la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos richesses en dépôt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y renouveller nos provisions. Nous quittâmes la Marguerite dès la nuit suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous arrivâmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures, à l'entrée de la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est située.
Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a porté autrefois le nom de Saint-Michel. Elle est au 12e degré 55 minutes de latitude, comme on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la première Maison du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une situation fort basse & fort marécageuse, nous empêcherent de l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent à mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvâmes rien de désagréable que les marais & les terres mortes dont elle est environnée. Elle contient environ douze cens Maisons, toutes bâties de pierres. Les rues sont larges, les édifices fort élevés, & les loyers aussi chers que dans les quartiers les plus frequentés de Londres. La principale Église ne le cede point en grandeur à nos plus vastes Cathédrales. Le clocher en est beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pièces fort estimées.
Les Forts qui défendent l'accès de la Ville sont construits avec tant d'habileté que s'ils étoient aussi-bien munis qu'ils doivent l'être, ils n'auroient rien à redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui est à l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est monté actuellement de dix-huit pièces de canon. Mylord Grey, qui a été Gouverneur de l'Isle, y a fait bâtir une Salle pour le Conseil qui est d'une beauté extraordinaire. À la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la mer, est un autre Fort, nommé Willonghby, qui contient douze pièces de canon. La Côte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby jusqu'à celui de Needham, est défenduë par trois batteries; & le Fort de Needham a vingt pièces de canon. Au-dessus, & plus avant dans les terres, le Chevalier Bevill Granvill a commencé une Citadelle, qu'on nomme, à l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus forte place de l'Isle, mais elle ne coûtera pas moins de trente mille livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraîner dans cette dépense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands préparatifs à la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit effectivement, mais ayant été détourné de cette entreprise par les difficultés, il alla porter l'orage à Saint-Christophe, & particuliérement à Nevis, qu'il ruina tout-à-fait. À l'Est de Bridgetown, est un cinquiéme Fort muni de douze canons. Toutes ces fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement fournis qu'à Londres. On trouve à Bridgetown des Auberges, des cabarets, des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe. On y a établi un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour être distribuées dans toutes les parties des Indes Occidentales.
La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond & de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y avoit un Mole, qui s'étendoit depuis James-fort jusqu'à la Mer, mais il fut ruiné par un horrible tempête en 1694. On peut juger de la force & de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte douze cens hommes de guerre, qui portent le nom de Regiment Royal, ou de Regiment des Gardes à pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur, le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur Siège. En un mot, si le lieu de sa situation étoit aussi sain, qu'il est fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en Amérique, comme elle en est la plus riche. À l'est de la Ville est un Magasin à poudre, bâti de pierre, avec une forte garde.
J'ai commencé par faire la description de ce qui se présente à la première vûë. Le Gouverneur, à qui nous fîmes notre visite au moment de notre arrivée, nous traita moins comme des Marchands que comme des Députés du Gouverneur de la Jamaïque. M. Rindekly, en lui montrant sa Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage à la Havana, & feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols, avant que de nous rendre à Carthagène, & dans leurs autres Ports. Nous apprîmes, dans cette première Audience, qu'il étoit arrivé, huit jours auparavant sur les Côtes de l'Isle, un accident fort tragique. On y avoit trouvé une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide, quoiqu'elle eût une petite voile tenduë, dans laquelle étoient les corps de huit hommes à qui l'on avoit coupé la tête. Ces cadavres étoient nuds, & ne portoient aucune marque à laquelle on pût distinguer de quelle Nation ils étoient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur de la chair, qui étoit plus brune que nos Anglois ne l'ont naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit être des Espagnols. Il restoit à sçavoir si cette boucherie étoit l'effet de quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des Espagnols mêmes, qui pouvoient avoir abandonné la Barque aux flots après avoir massacré huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui s'étoient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore pû rien éclaircir.
M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre équipage, que l'histoire de nos Perles demeurât cachée, prit le parti de confesser au Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jetté dans la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empêcher de faire en riant, laissa voir assez que nous n'y avions point été conduits par le seul hazard. Mais on étoit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la Barbade, & chargées pour la Jamaïque, sans autre prétexte que de les avoir trouvées un peu trop à gauche de leur route, quoique la force du vent fût une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient du vent pour nous piller mal-à-propos, il nous étoit permis d'employer, dans l'occasion, les mêmes prétextes pour nous dédommager de toutes ces pertes.