On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé, pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë, on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose de la férocité de leurs peres.

Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux, soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en Angleterre.

Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º. Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles des Habitans de l'Europe.

Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres; c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie, ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, & rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent l'estomac.

Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point estimé.

Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.

Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens. Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade, richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde & le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le bœuf & le porc. Mais depuis la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble. Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour les commissions de vente & de retour.

Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer. Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années, sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de l'Europe.

Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux trafic.

Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises. Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières, à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.