Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie de notre bien en Angleterre, par la route de France.

Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade. L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte le nom de Little Carenage, où nos Anglois ont pensé long-tems à se fortifier.

Mais la France & l'Angleterre ayant fait inutilement diverses tentatives pour se mettre en possession de Sainte-Lucie, on en étoit revenu à l'ancienne convention, qui étoit d'user librement des avantages de l'Ile, sans aucune préférence entre les deux Nations. M. Rytwood y avoit jetté comme au hazard les fondemens d'une habitation; & ne pensant point à troubler les François, qui avoient formé la même entreprise dans plusieurs autres quartiers, il n'étoit point interrompu dans la sienne. Il nous dit que de quelque manière que les affaires pussent tourner, il avoit déjà tiré assez de profit de son travail pour ne pas regretter ses premiers frais, ni même la perte de ce qu'il employoit actuellement à le continuer. Il ne me fit pas pénetrer dans le fond de son commerce; mais en considerant le petit nombre de ses Ouvriers, le peu d'espace qu'il avoit défriché, & surtout l'etroite liaison qu'il avoit avec diverses François de l'Ile, & même de la Martinique; je n'eûs pas de peine à juger que ses principales affaires étoient secrettes, & qu'il tiroit adroitement parti du voisinage des deux Nations.

Il nous reçut avec beaucoup de caresses. Entre diverses recits de ses voïages il nous en fit un fort étendu de la fameuse navigation du Duc & de la Duchesse, deux Vaisseaux de Bristol, qui firent le tour du monde dans le cours des années 1708, 1709, 1710 & 1711. Il étoit Contremaître du Duc. Mais la relation de cette grande entreprise ayant été publiée à Londres en 1712, par le Capitaine Édouard Cooke, je n'en donnerai place ici qu'à ce qui peut eclaircir un fait assez interessant, dont on a négligé les circonstances dans le premier volume. Le Capitaine Cooke parle d'un William Selkirk, qui ayant été abandonné dans l'Ile de Fernandez y passa quatre ans & quatre mois sans aucune societé humaine. M. Rytwood nous apprit d'abord que ce malheureux solitaire se nommoit Selcrag, ce qu'il nous prouva aussi-tôt par la lecture même de son Journal, où il avoit eu soin de lui faire signer de sa propre main la vérité de son avanture; ensuite il nous lut ce qu'il me permit de transcrire dans le peu de tems que nous passâmes à Sainte Lucie.

»Le Duc & la Duchesse s'étant approchés de l'Ile de Fernandez, qui passoit alors pour deserte, depuis que les Habitans Espagnols avoient trouvé plus d'avantage à se retirer au continent; quelques gens de l'Équipage découvrirent sur la côte un homme qui faisoit voltiger une sorte de Pavillon blanc. On depêcha aussi-tôt l'Esquif du Duc, & j'en pris moi-même la conduite. À mesure que nous approchâmes du rivage, nous entendîmes clairement que l'Étranger imploroit notre secours en langue Anglose. Je lui criai de me montrer un endroit où nous pussions aborder sans peril. Il me donna de fort bonnes explications; & tandis, que nous remontions à force de rames vers le lieu qu'il m'avoit marqué, nous le vîmes courir au long de la côte avec autant de vitesse que l'animal le plus leger. Lorsque nous eûmes pris terre, il nous embrassa tous successivement avec des transports de joie, qui lui ôterent pendant quelque tems le pouvoir de parler. Enfin s'étant assuré par ma promesse que nous le prendrions à bord, il nous offrit de nous conduire à son habitation. Le chemin, n'en étoit pas long, mais il me parut fort difficile. Cependant le désir de voir un spectacle si extraordinaire, me fit hazarder l'entreprise avec deux de mes Matelots. Il fallut grimper sur plusieurs Rochers escarpés, pour arriver par cette voie sur un terrain fort agréable, couvert de verdure & planté de plusieurs arbres. Il y avoit deux petites cabanes, composées de terre & de branches, dont l'une servoit de logement à Selcrag & l'autre de cuisine: l'ameublement étoit conforme à la nature de l'édifice. Il consistoit en plusieurs peaux de chevres ou de boucs, étendues au long des murs, & sur des pierres assez unies qui servoient de planches. Une marmite de fer, une broche à rotir, & un grand couteau composoient tout le reste des meubles. À quelques pas de l'habitation étoit un petit troupeau de chevres que Selcrag avoit trouvé le moyen de prendre toutes jeunes, & qu'il avoit apprivoisées. Il en tua, sur le champ, une des plus grasses, dont il nous fit rotir les meilleurs parties; & pour des gens qui étoient depuis plus de trois mois en mer, ce repas grossier fut un festin delicieux. Nous le pressâmes de quitter promptement son désert, pour dissiper l'inquietude où l'on pouvoit être de notre rétardement. Il nous suivit volontiers: nous emportâmes une partie de ses chevres dans la Chaloupe.

»L'explication qu'il nous donna de son avanture se réduisit aux circonstances suivantes. Il étoit Matelot de la Frégate les Cinq-ports, qui avoit touché à l'Ile de Fernandez il y avoit quatre ans & quatre mois. Une querelle sanglante qu'il avoit euë avec un de ses compagnons lui avoit fait prendre le parti de s'échapper, pour se mettre à couvert du châtiment. Dans l'incertitude des ressources nécessaires à la vie, il s'étoit muni du petit nombre d'instrumens que nous lui avions trouvés, & toute son étude avoit été de se cacher jusqu'au départ de son Vaisseau. Se trouvant seul dans un lieu où les anciens Espagnols n'avoient laissé aucune trace de culture, il avoit été forcé dabord de vivre de coquillages & des autres poissons qu'il pouvoit prendre sur le rivage. Mais ensuite il avoit cherché les moyens de mettre un peu plus de varieté dans ses alimens. L'Ile ne manquoit pas de chevres; la difficulté étoit de les prendre, au milieu des Rocs & des Montagnes, où les blessures qu'il leur faisoit quelquefois à coups de pierres, ne les empechoient pas de se refugier. La faim lui servit de maître; il s'accoutuma si bien à grimper & à courir lui-même sur les rochers, qu'il se saisit de plusieurs jeunes chevres; & se perfectionnant tous les jours dans cette exercice, il y acquit tant d'habileté, qu'il n'y avoit plus aucun de ces animaux qu'il ne fût sûr de prendre quand il s'étoit mis à le poursuivre. Sa vie devint ainsi beaucoup plus douce; il ne manquoit ni de chair ni de poisson; differens arbres lui fournissoient du fruit, & l'eau d'une riviere assez fraiche servoit à le préserver de la soif. Quelques Vaisseaux Espagnols avoient touché dans cet intervalle à l'Isle de Fernandez: mais les ayant reconnus, sans s'être laissé découvrir, il avoit mieux aimé demeurer avec ses chevres que d'être obligé de sa liberté à cette Nation. Un jour s'étant approché trop près du rivage, il avoit été poursuivi, & même atteint d'un coup de feu; mais l'agilité de ses jambes l'avoit sauvé du peril. Le plus grand mal qui lui fût arrivé pendant plus de quatre ans, étoit une chûte violente, qui l'avoit précipité du sommet d'un roc dans une vallée. Il n'avoit pû se traîner sans une peine mortelle jusqu'à son habitation, & n'ayant ni Chirurgiens ni remedes, il avoit été obligé d'attendre sa guerison de la nature, qui l'avoit rétabli par degrès. Cet homme extraordinaire étoit né à la Jamaïque, d'un pere Écossois & d'une mere Mosquite.»

Le Journal de M. Rytwood, étoit celui d'un homme de mer, qui s'attache plûtôt à la position des lieux, à la description des Côtes, des Ports, des Bayes, & des Parages, qu'à l'Histoire physique ou morale des païs qu'il visite. Cependant je tombai sur divers traits curieux, dont il m'accorda la communication. Je n'en rapporterai qu'un, dont l'exemple m'a paru singulier pour l'utilité du commerce. Après avoir passé quelque tems dans un Port de Californie, les deux Vaisseaux remirent à la voile, fortifiés de deux autres Bâtimens Anglois qui s'étoient joints à eux. Deux mois de navigation continuelle leur firent trouver la fin de leurs vivres, jusqu'à forcer les Capitaines de réduire leurs gens au quart de leur nourriture ordinaire. Ils étoient dans cet embarras, lorsqu'ils découvrirent les Isles des Larrons. L'Angleterre étant en guerre avec l'Espagne, ils prirent des Pavillons François & Espagnols pour s'approcher de l'Isle de Guam, où la nécessité les forçoit de prendre des rafraîchissemens à toutes sortes de prix. Entre plusieurs Chaloupes qui vinrent au-devant d'eux, & qui se nomment Param dans ce quartier du monde, il en parut une qui étoit envoyée par le Gouverneur Espagnol, pour sçavoir d'eux qui ils étoient & ce qu'ils désiroient; ils retinrent les deux principaux Officiers de cette Députation, & firent partir dans le Param leur interprete, avec cette Lettre au Gouverneur.

»M. nous sommes des Sujets du Roi d'Angleterre, que la disette d'eau & de vivres oblige de s'arrêter dans votre Isle en allant aux Indes Orientales. Quoique la guerre soit allumée dans l'Europe entre nos Maîtres, notre intention n'est pas de vous nuire, parce que nous n'avons point d'autres vûës que celles du commerce, & que notre situation, d'ailleurs, nous ôte l'envie de nous battre. Nous payerons argent comptant, ou par des équivalens de marchandise à votre choix, toutes les provisions dont nous avons besoin. Cependant, si vous abusez de l'embarras où nous sommes, & qu'après une demande si polie vous nous refusiez ce qui nous est nécessaire, notre désespoir nous fera trouver les moyens de nous en ressentir. Nous nous recommandons à votre humanité & à votre honneur, en vous assurant que vous pouvez vous fier entiérement à vos très-humbles Serviteurs, &c.»

Le Gouverneur, qui se nommoit Dom Juan Antonio Pimentel, ne demanda qu'un moment pour faire cette réponse:

»Messieurs, je reçois de vous une Lettre fort civile, dont le Porteur m'apprend l'extrêmité où vous êtes réduits. Je vous réponds avec la même civilité; & je vous offre tout ce que je puis pour votre secours. Mais je dois vous avertir que nous avons ici une maladie fort violente, qui a mis au tombeau une partie de nos Habitans. Quoique vous soyiez nos ennemis, je crois que dans l'état où nous sommes de part & d'autre, nous ne devons nous considerer que sous la qualité d'hommes, & que les devoirs que nous avons à remplir sont ceux de l'humanité. Si vous avez des Prisonniers Espagnols, vous trouverez bon seulement de me les remettre, & je vous accorderai tous les rafraîchissemens que vous désirez de votre très-humble, &c.»