La première mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en 1593, pour aller tenter de nouvelles découvertes. Ce Capitaine renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son Équipage, nommé Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau François, commandé par M. de la Barbotiere, qui fut jetté sur le rivage d'une des Isles qu'on appelloit déja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles n'avoient point alors d'Habitans; car étant à trois cens lieues de la plus proche partie du Continent de l'Amérique, les Indiens n'entendoient point assez la navigation pour s'être écartés si loin de leurs bords. On prétend qu'elles avoient reçu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nommé Jean Bermudes, qui les découvrit plusieurs années avant M. May. Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres Espagnols y ont abordé après lui, il paroît que c'est par des naufrages; & nos Anglois ont trouvé dans la suite, entre les Isles, des restes de Vaisseaux, & d'autres débris, qu'ils ont reconnus pour François, Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne laissa point d'accorder en 1572, la proprieté des Bermudes à Ferdinand Camelo; mais il n'en prit jamais possession.
La Relation que May fit de sa découverte, à son retour en Angleterre, fut confirmée ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates qui y furent jettés comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant personne ne fut tenté d'y former aucun établissement jusqu'au second voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoyé de la Virginie, & qui y trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner à la Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donné en mourant, prirent le parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont ils ne laisserent aux Bermudes que le cœur & les intestins. Douze ans après, le Capitaine Butler, qui fut renvoyé directement de Londres aux mêmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu où les restes de M. Sommers étoient enterrés. Cet ouvrage subsiste encore, & nous le visitâmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de lieux.
On nous raconta que la première fois que le Chevalier Sommers avoit été aux Bermudes, il y avoit laissé à son départ deux de ses gens, qui étant menacés de la mort pour un crime capital, s'étoient sauvés dans les bois. Ils y étoient encore au second voyage du Chevalier. La nécessité leur ayant servi d'éguillon, ils avoient trouvé le moyen de vivre des productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains, ils s'étoient bâti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de Saint Georges. Leurs noms étoient Christophe Carter, & Édouard Waters. Après la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la résolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu à les suivre qu'ils persuaderent à l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur Isle. Il se nommoit Édouard Chard. Leur societé ne pouvoit augmenter. Ils étoient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters en étoient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les haïssoit pas moins tous deux, mais qui appréhendoit de demeurer seul, les menaça de se déclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la nécessité les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque découverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais vû dans une seule masse. Elle pesoit quatre-vingt livres. Ils en pêcherent quantité d'autres petites pièces, & la possession d'un tel trésor leur fit lever la tête. Dans les transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les idées qui peuvent tomber dans l'esprit s'étant presentées à eux successivement, ils s'arrêterent enfin à la résolution desesperée de construire une Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre à la Virginie, ou à Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aidés par le vent & les flots. Mais avant qu'ils eussent pû se mettre en état d'éxécuter un projet si peu sensé, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, & soixante hommes d'Équipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le rapport de ses gens, il s'étoit formé à Londres une Compagnie des Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint Georges, où ils bâtirent la première Maison, ou plûtôt une Cabane, puisqu'elle n'étoit composée que de feüilles de palmier. Cependant elle étoit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reçut le nom de Saint Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos Colonies d'Amérique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.
M. Moor n'étoit qu'un Charpentier; mais il entendoit le génie & l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre à l'emploi donc il étoit chargé. Il employa tous ses soins à fortifier l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la Plantation. Il traça le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui. Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des munitions. Il bâtit aussi une Église de cedre; & le vent l'ayant renversée, il en rebâtit aussi-tôt une autre dans un lieu moins exposé aux tempêtes.
Dans la première année de son Gouvernement, il lui arriva un autre Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions. Quelque tems après, il découvrit la piece d'ambre-gris que Carter, Waters & Chard avoient cachée, & prétendant qu'elle lui appartenoit en qualité de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqué d'en envoyer une partie à la Compagnie de Londres, avec du cedre, des drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira beaucoup de zéle aux Négocians Anglois pour la propagation de cette Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succès. Enfin dans l'espace de quelques années l'établissement devint assez considérable pour se soutenir par ses propres forces, & pour négliger la liaison qu'il avoit euë jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dégrés, si indépendant, que si l'on a continué d'y envoyer des Gouverneurs, c'est moins pour y exercer leur autorité que pour y soutenir un vain nom dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.
Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux événement qui a causé tant d'embarras à nos Physiciens. On ne connoissoit point de rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres grains furent dévorés dans les champs & les greniers. Les trapes, le poison, les chats mêmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce fleau dura cinq ans entiers, après lesquels il cessa tout-d'un-coup, sans qu'on ait mieux expliqué sa fin que son origine. La seule explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue l'arrivée des rats aux Vaisseaux. On conçoit qu'il put en sortir un grand nombre, & que le climat s'est trouvé propre à leur prompte multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait pû devenir si prodigieuse, & qu'elle ait cessé tout-d'un-coup!
Tandis que je me procurois toutes ces informations dans l'Isle de Saint Georges, M. Rindekly, sous prétexte de visiter les autres Isles, s'exerçoit ardemment à la pêche de l'ambre gris, & réüssissoit beaucoup mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pêcha une quantité si considérable, que se bornant à ce qu'il avoit dans sa Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque persécution des Habitans de l'Isle, que pour se ménager le pouvoir d'y revenir, il me rejoignit à Saint Georges beaucoup plûtôt que je ne m'y étois attendu. Nous prîmes le parti de remettre à la voile dès la même nuit, sans avoir été soupçonnés d'autre dessein que celui d'aller directement à la Caroline.
M. Thorough, qui n'avoit pas goûté notre entreprise, fut agréablement surpris de nous voir arriver avec une carguaison si précieuse. L'ambre-gris étant rare à la Jamaïque, nous aurions trouvé sur le champ à nous défaire du nôtre avec beaucoup d'avantage, si nous n'avions esperé d'en tirer beaucoup plus en Europe. Mais cette augmentation de richesses avoit changé toutes nos vûës. Au lieu de prendre le commerce de M. Thorough, nous étions résolus de l'abandonner à mon fils, en nous associant à ses entreprises, & de retourner à Londres par les plus courtes voies. Le bruit de notre expédition s'étant répandu par l'indiscretion de nos Matelots, il n'y eut pas de Marchands à Port-Royal qui ne fussent tentés de suivre notre exemple. Round, qui avoit été notre guide, & que nous avions amené, suivant notre promesse, pour lui procurer quelque petit établissement, fut sollicité par des offres beaucoup plus considérables que les nôtres. Mais ce bon Vieillard n'ayant point eu d'autre vûë que de se procurer le repos dont il joüissoit déja dans un petit emploi que M. Thorough lui avoit fait obtenir à notre solicitation, refusa de s'engager dans de nouvelles entreprises.
Pendant le peu de séjour que nous avions fait à la Jamaïque, je n'avois pas négligé de prendre, suivant mon usage, des informations sur l'intérieur du Pays. Je laisse à part tout ce qu'on trouve de sa situation dans les Relations ordinaires. Elle est à cent quarante lieuës de Carthagène au Sud-Ouest, & à cent soixante de Rio de la Hacha. Sa figure est ovale. Suivant les dimensions qu'on avoit prises assez récemment, on lui donnoit dans sa plus grande longueur cent soixante dix mille, & soixante-dix dans sa plus grande largeur, qui est à peu près au milieu de l'Isle. Vers ses deux extrémités, elle se rétrecit par dégrés, jusqu'à ce qu'elle se termine en deux pointes. On prétend qu'elle contient environ cinq millions d'acres, dont la moitié est cultivée. Elle est divisée en deux parties par une chaîne de Montagnes, qui s'étendent des deux côtés jusqu'à la Mer, & d'où coulent quantité de Rivières, qui répandent la fécondité dans toutes les parties de l'Isle. Du côté du Midi elle a quantité d'excellentes Bayes, telles que Port-Royal, Port-Morant, Oldharboug, Point-Negril, le Port-Saint-François, Michael's-Hole, Micarry-Bay, Alligator-Pound, Point-Pedro, Paratta-Bay, Luana-Bay, Blewfield's-Bay, Cabarita's-Bay, & plusieurs autres, qui peuvent recevoir commodément toutes sortes de Vaisseaux. L'Isle est divisée en 16 Paroisses, dont voici la situation, en faisant le tour du Pays depuis Port-Morant.
1. La Paroisse de Saint David. Elle contient outre Port-Morant, qui est une Baye sûre & commode, la petite Ville de Free-Town: le Païs est bien planté. Il est défendu par un petit Fort, où l'on entretient douze Soldats en tems de guerre. Cette Paroisse fournit beaucoup d'eau fraîche & de bois.