Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'Ambre-gris, ne nous en rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'être venus trop tard, & de n'avoir pas profité, au commencement de l'hiver, des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous pressa de risquer le voïage des Bermudes, où il osa presque nous répondre que la prodigieuse quantité de ces Isles, & leur voisinage entre elles, servoient à retenir l'ambre-gris; sans compter que les Habitans, quoiqu'Anglois d'éxtraction, étoient des especes de Sauvages qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent à la culture du Païs. L'éloignement n'étoit pas immense, & la saison s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus animé que jamais par l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion d'achever peut-être tout d'un coup notre fortune.

Étant retourné à Nassau, nous exécutâmes notre traité avec le Gouverneur, & nous remîmes à la Voile dans notre Pinque. Le tems nous servit si bien que nous arrivâmes le sixiéme jour à la vûë des Isles Bermudes. Nous fûmes frappés de leur multitude. Quelques Habitans nous ont assuré qu'ils en avoient compté plus de quatre cent, mais la vingtiéme partie n'en est pas habitée, & la plûpart sont si petites qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne méritent point d'en récevoir. Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, & de Cooper, & les seules qui soient habitées régulierement, car on ne trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons dispersées.

Notre Guide nous conseilloit d'éviter les grandes, & son conseil eût été fort juste si mes vûës s'étoient bornées à la pêche de l'ambre gris. Mais, suivant le projet que j'avois exécuté dans tous mes voïages, j'étois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales observations qu'il y avoit à faire sur chaque lieu que j'avois l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette raison redoubloit ma curiosité. Je fis consentir M. Rindekly à chercher l'entrée du Port de Saint Georges. Nous distinguâmes facilement cette Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle n'ait guéres plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La nature l'a fortifiée par une chaîne continuelle de rochers qui s'étendent fort loin dans la Mer; & du côté de l'Est où cette chaîne est moins forte, les Habitans y ont ajoûté des Forts, des Batteries, des Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure d'un croissant, & malgré leur multitude elles sont contenues dans l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous eûmes assez de peine à trouver le moyen d'aborder au Port de Saint Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cachée sous l'eau jusqu'à la surface, en rendent l'accès si difficile, que sans un bon Pilote, il est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands Vaisseaux entrent sans peine par la véritable route. La difficulté de l'accès, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans précaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable aux Bermudes. Après beaucoup d'observations nous entrâmes heureusement dans le Port. Il est défendu par six ou sept Forts, où l'on ne compte pas moins de soixante-dix pièces de canon. La Ville de Saint-Georges est située au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort, Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dépendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gênante, elles ont un Gouverneur nommé par l'Angleterre. Nous ne lui communiquâmes point le projet de notre pêche, qui nous auroit obligé peut-être à quelque nouveau Traité; mais feignant d'être partis de la Jamaïque pour nous rendre à la Caroline, nous lui demandâmes seulement la permission de profiter, pour satisfaire notre curiosité, du vent qui nous avoit jettés dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honnêtetés & de caresses. La Ville est composée d'environ mille maisons, assez bien bâties. Elle est ornée d'une très-belle Église, & d'une Bibliothéque publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron des Sciences en Amérique. On y voit aussi une fort belle salle pour les Assemblées publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe, Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, & Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des Paroisses qui ont chacune leur Église, avec une Bibliothéque. Il n'y a point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans sont rangés sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges. Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de même nom. On en trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud, celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agréables du monde; &, si l'on excepte les désordres qu'y causent quelquefois les ouragans, rien n'égale la beauté & la sérenité qui pare continuellement la face du Ciel. On n'y connoît point d'autre saison que le Printemps; & quoique les arbres y perdent leurs feüilles, il leur en renaît de nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent dans tous les mois de l'année, & tout le Païs est sans cesse rempli de grains, de fleurs, & de fruits délicieux. À la vérité le tonnerre y cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu'à fendre les rochers les plus durs & les plus épais. Ces sortes d'orages ne manquent point de revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que lorsqu'il paroît un cercle autour de la Lune, la tempête est toujours terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui répondent à notre hyver. La pluie n'y est pas fréquente, mais elle n'y est jamais moderée; & l'obscurité qu'elle répand dans l'air, à quelque chose d'effraïant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une conséquence assez ordinaire, il y est de différente nature. Le brun est le meilleur. Celui qui est blanchâtre, & qui tire sur le sable, n'est guéres inférieur; mais le rouge, qui ressemble à l'argile, est absolument mauvais. Deux ou trois pieds au-dessous de la première couche, on trouve une matiére solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, & malgré les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des arbres y pénétrent, & n'en reçoivent pas moins leur nourriture. On trouve communément de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espéce de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reçoit un peu d'eau; & sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau fraîche dans les Bermudes. Celle dont les Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme l'eau de la Mer, après avoir passé par le sable. Il n'y en a point d'autre néanmoins que de cette espéce, & celle de pluie qu'on recueille dans des citernes.

Sans m'arrêter au témoignage des Habitans, je fus persuadé par nos yeux, en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je le viens de représenter, est d'une fécondité admirable. Il produit réguliérement deux fois l'année. On seme en Mars pour recueillir au mois de Juillet; & dans le cours du mois d'Août, pour être payé de ses peines au mois de Décembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de l'Amérique; il sert à la subsistance du commun des Habitans. Mais on trouve dans les campagnes la plûpart des autres plantes, qui sont propres aux Indes Occidentales, particuliérement celle du Tabac, qui n'y est pas néanmoins excellente. Les bois méritent plus d'admiration que l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agréable, dans l'Amérique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers y sont d'une beauté, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout ce qu'on rapporte des autres lieux.

À l'égard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers Anglois qui se sont établis aux Bermudes, n'y en trouverent point d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant été jetté dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques porcs qui lui restoient, pour les faire paître à découvert. Ils furent bien-tôt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit à leur retour; les gens de l'Équipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un excellent goût. Ceux qui furent tués dans la suite avoient tous le poil noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient été laissés par les Espagnols, & qu'ils s'y étoient multipliés, parce que ceux qu'on a portés d'Espagne au Continent de l'Amérique, étoient tous de cette couleur.