Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions, pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, & n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des transports de joie & d'amitié.

Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.

M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche, & cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M. Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.

Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau, qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, & celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de guide.

Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue, puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir, dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture, furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, & leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.

M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont il eut l'honnêteté de se contenter.

Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, & tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même, que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, & cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau. Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire pour ne laisser rien échapper.

M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirâmes avec quelle promptitude, ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour résister à la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris étoit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succès. L'agitation des flots nous rendit si peu maîtres de notre Barque, qu'il nous fut impossible de nous arrêter un moment dans le même lieu; & l'eau troublée par la même raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux n'aident la main, il n'est pas aisé, lors même qu'on les sent, de les distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles à construire qui pussent les en tirer; & l'on conçoit néanmoins que s'il est vrai qu'elles soient apportées des rivages du Nord par le roulement des flots, c'est au fond qu'elles doivent être en grand nombre, puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes entre les rochers. À quelque opinion qu'on s'arrête sur leur origine, je ne vis rien sur les Côtes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point d'abeilles ou d'autres animaux à qui je pusse l'attribuer; & je ne sçais point si ce feroit une idée sans vraisemblance que de les regarder comme une congelation du sperme de quelques Monstres marins.

En rentrant fort fatigués & les mains vuides dans la rade d'Eleutere, nous y apperçumes auprès du Fort, qui est défendu par six pièces de canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut aisé de reconnoître pour un Corsaire. La tranquillité du Gouverneur & des Habitans étant une juste raison de ne pas nous allarmer, nous abordâmes librement au milieu d'une troupe de Boucaniers qui étoient arrivés depuis notre départ. Ils nous traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos provisions, ils nous donnerent un souper où la joie ne manqua pas plus que la bonne chere. La plûpart étoient Anglois, mais il s'y trouvoit des François & des Espagnols, & jusqu'à des Sauvages de la Floride. Leur nombre étoit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne s'étoient engagés que pour la manœuvre. Ils nous raconterent une partie de leurs exploits. Leur Chef qui étoit un Irlandois nommé Credan, avoit six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il eût parmi ses compagnons, outre l'autorité du commandement, étoit d'entretenir une femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'étoit une Créole d'Antego, qui malgré le désordre de son habillement & la couleur brune de son teint, auroit passé dans tous les Païs du monde pour une très belle femme. Nous admirâmes qu'avec une taille & un visage qui l'auroient assurée par tout d'un sort plus heureux, elle parût si contente de sa condition. Mais à peine eût-elle ouvert la bouche que ses discours nous firent connoître son caractere. Elle s'exprima d'un air si libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit été moins contente dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux Barques Espagnoles, & pillé un petit Bourg sur la Côte de Saint Joseph. Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit à des cordages & des voiles, qui étoient toujours pour eux une provision fort utile. Ils avoient enlevé dans le Bourg quantité de meubles, mais peu de piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposés à ces insultes, ont soin de mettre leur argent en sûreté. Credan avoit l'humeur aussi violente que sa figure étoit terrible. Le chagrin d'avoir été trompé par quelques avis qui lui avoient fait espérer une proïe plus considérable, l'avoit emporté à plusieurs excés qu'il paroissoit se reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit qu'il étoit encore fort éloigné de s'être enrichi, il nous raconta un trait fort remarquable. Après avoir passé quelques années à la Barbade, où il étoit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il avoit proposé à son Maître de l'employer à quelque entreprise où il pût exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures périlleuses. Ce Négociant avoit entendu parler de toutes les fables qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde vallée qui est au milieu des montagnes, & qui a sur la tête une pierre précieuse dont les yeux humains ne peuvent soutenir l'éclat. On ajoute que la même vallée est remplie de diamans. Enfin si le Négociant ne se persuadoit pas tout ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui n'a point encore d'autres maîtres que les Caraïbes, & qui demeure contestée, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les François, il n'y eût bien des avantages à espérer, soit de l'observation du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia à Credan un Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un Équipage composé de douze hommes, & quelques denrées pour se concilier la faveur des Sauvages. Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Caraïbes & des montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumiére sur le serpent & sur la vallée. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur extraordinaire, avec ses douze hommes bien armés. Au centre de ces lieux déserts, il découvrit, non pas une vallée, dans le sens qu'on donne à ce nom, mais une fosse d'une profondeur étonnante & large d'environ mille pas, au milieu de laquelle il apperçut quantité d'objets brillans & qui lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les distinguer, mais étant porté à croire que c'étoit la demeure du serpent & le lieu des pierres précieuses, il employa plus de huit jours à tourner sur le sommet des montagnes pour trouver à toutes sortes de risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebuté d'une entreprise impossîble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre commission de son Maître, & n'étant pas disposé à reprendre la qualité de domestique mercenaire à la Barbade, il prit le parti de proposer à ses Compagnons le métier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur Vaisseau étoit encore le même, quoiqu'ils l'eussent radoubé assez souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses qu'ils n'eussent tellement prodiguées à leurs plaisirs, qu'à peine avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau; à moins que cette espece de nudité ne fût une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils faisoient des festins continuels dans les Isles où ils se retiroient, & les vivres étoient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit entre les excés de la débauche, & ceux de la fatigue, touchant sans cesse au plaisir ou à la mort.