Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous. Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs; somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile. Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.
Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, & nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles. L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui & Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples & grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres de M. Rindekly ou de M. Zill.
On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer, pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.
Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers, & ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas aifément à les détruire ou à les soumettre.
Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons, les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit, que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis; & par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes, qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly & moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par des augmentations de bienfaits.
Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne les empêcheroit de satisfaire leur cœur. J'y consentis sans exception, & leur mariage fut célébré huit jours après.
M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands, & que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup à lui inspirer le goût du repos.
Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur. Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus. Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été facile de juger de leur valeur par le poids.
Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris, qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres. Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs, c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.
L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir avec eux pour les aider dans cette pêche.