Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit amener lui-même.
Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse des Petites Culottes, pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre vers la pointe du jour.
Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, & n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres. Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de notre voyage.
La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.
En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux, & de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing. Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un air consterné, pour nous demander la vie.
Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation & de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement que de vingt-trois.
Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef, qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.
En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous. Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, & beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions, nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût le tems de nous interrompre avant la nuit.
Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.
Nous ne pouvions espérer des richesses immenses d'un travail de vingt quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.