APrès quatre mois de navigation nous nous retrouvâmes à Port-Royal, sans autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous avions laissées à la Barbade. Mais je fus consolé de mes fatigues par le plaisir de trouver à Port-Royal l'aîné de mes fils, que ma femme avoit fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... étant retourné à Londres après son expédition, avoit appris à ma famille par quelle avanture j'avois été forcé de faire le voyage de la Jamaïque. Ma femme, & Madame Rindekly ma fille, également inquiétes pour leurs Maris, s'étoient déterminées d'autant plus facilement à nous envoyer mon fils, qu'en partant pour l'Afrique je ne l'avois laissé à Londres qu'à regret, & pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'étois proposé, il me seroit doux d'avoir près de moi un enfant qui m'étoit fort cher. Effectivement sa vûe, à laquelle je m'attendois si peu, me causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je le trouvai si formé pour son âge, & d'une figure si prévenante, que je formai, dès les premiers jours, un dessein qui me réüssit fort heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur à la Jamaïque, & le dépositaire du trésor que nous avions rapporté de la Côte d'Afrique, avoit une fille un peu plus âgée, mais qui ne faisoit qu'entrer néanmoins dans sa seiziéme année. Elle étoit son unique enfant, & par conséquent l'héritiere d'un bien fort considérable qu'il avoit amassé depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit chez lui, & qu'à l'arrivée de mon fils il lui avoit fait la même politesse, je ne doutai point que la familiarité où nous allions vivre ensemble ne fît naître des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je le communiquai même à M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils, qui avoit déja du goût pour les femmes, me confessa que depuis quinze jours qu'il étoit arrivé, il s'étoit senti quelque inclination pour Mademoiselle Thorough.

Tous les Négocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous avions fait quelque liaison, furent étonnés de nous voir arriver, après un long voyage, dans l'état à peu près où nous étions partis. Cependant ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente à la Marguerite, dont nous avions tiré de grands avantages; & cette opinion, joint à celle des richesses que nous avions rapportées d'Afrique, nous fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de notre Équipage, attachés à nous par notre douceur, autant que par l'utilité qu'ils avoient déja trouvée à nous servir, contribuoient encore à nous faire cette réputation en relevant beaucoup l'estime & l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough, furent les seuls à qui nous nous ouvrîmes entiérement. Nous avions conservé un assortiment de fort belles perles pour un collier & des bracelets, dont nous fîmes présent à la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mécontent que jamais des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton & Winter, deux Voleurs Anglois qui s'étoient réfugiés dans cette Ville, il auroit souhaité qu'au lieu de la Marguerite nous eussions pû piller dans notre route Carthagène & Veracruz. Il fit bien-tôt éclater cette disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de guerre nommé le Lanceston, s'étant saisi d'un Garde-Côte Espagnol monté de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prétextes ordinaires, une Barque richement chargée pour quelques Marchands de la Jamaïque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conçu des réponses que nous lui avions rapportées de la Havana, de Carthagène & de la Veracruz. Dans une assemblée du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de ces Prisonniers Espagnols, à titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence fut exécutée avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la nécessité de garder auprès de lui toutes ses forces, il les auroit employées, pendant le reste de son Gouvernement, à exterminer jusqu'au dernier Garde-Côte.

En effet, les Nègres révoltés, dont on avoit méprisé les restes, recommçoient à se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient construit dans une des Montagnes bleues, qui s'appelle Nanny, un Fort dont l'accès étoit si difficile qu'il pouvoit être défendu par un petit nombre de soldats contre une armée. Ils avoient fait plusieurs descentes dans le plat Pays, & tout récemment ils s'étoient si fort approchés de Spanish-Town, qu'ils y avoient jetté la terreur. Les troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en jour dans la possession de nous outrager impunément. Le Gouverneur avoit déja pensé à faire venir à son secours un corps de Muschetos ou Mesquites, Nation Indienne qui étoit plus propre que nos gens à les forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fîmes du dessein que nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette idée, & lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de l'exécution de son projet.

Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo & Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc d'Albermarle étoit Gouverneur de la Jamaïque, & n'ayant jamais été conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir de se choisir les Maîtres pour lesquels ils avoient le plus d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur Païs semblent être passés aux Anglois par cette soumission volontaire. Cependant il faut avoüer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais entraîné aucune autre marque de dépendance. Les Muschetos sont gouvernés par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui préferent seulement la protection des Anglois à celle de toute autre Puissance de l'Europe.

Ce n'étoit pas la première fois qu'on avoit pensé à se procurer leur secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés. On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, & que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie. Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement. Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.

Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander, il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse. Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre départ.

Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour: s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence, d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession, nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein contre leur Nation.

Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, & nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du même Pilote, le nom de Spawn-Bay. C'étoit la route qu'il nous avoit conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond, & me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de quitter son bord.

Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé, avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure, je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.

Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les appellent Little Breeches, ou Petites Culottes, pour les distinguer des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient. Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.