D'un autre côté, le Château d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tôt feu de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil, ils prirent la résolution de se saisir d'une partie des Prêtres & des Moines de la Ville. Ils coupérent la tête à quelques-uns des plus respectables, & faisant porter ce présent au Gouverneur du Château, ils lui déclarérent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le même traitement à tous les autres Prêtres. Une barbarie de cette nature ne fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les Boucaniers, qui en étoient fort incommodés, n'eurent point d'autre ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empêcher le reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette partie de la Ville qui étoit la plus exposée à l'artillerie du Château. Alors le Gouverneur, effrayé pour la vie d'une infinité d'honnêtes gens, qu'il se crut beaucoup plus interessé à conserver que leurs biens, fit cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la liberté qu'ils désiroient pour piller la Ville; & s'étant chargés de toutes les richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme considérable qu'ils exigérent pour n'avoir pas brûlé la Ville. Les Espagnols ont bâti depuis ce tems-là, sur la Côte, des Tours fort élevées, où ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuyé en 1683, une disgrâce de la même nature, qui auroit dû réveiller plûtôt leur prudence.

Après une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne, nous retournâmes à sa maison, où il m'offrit une collation de Chocolat, de confitures, & d'excellens fruits. J'avois payé si libéralement le secours qu'il m'avoit donné pour arrêter mon sang, que la valeur de ses rafraîchissemens y étoit comprise. En homme que ses voyages avoient guéri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans, qui auroient passé en Angleterre pour de vrais Nègres, tant leur couleur étoit brune & tannée. Les Espagnols de Carthagène sont beaucoup moins noirs, quoique leur position soit plus méridionale; & notre Helena devoit craindre peu d'être reconnuë parmi des gens qui l'auroient regardée comme un prodige de blancheur.

Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly à l'Audience, revinrent avec lui, & nous déclarérent que leurs ordres portoient de nous reconduire sur le champ à notre bord. Je ne sçus qu'après qu'ils nous eurent quitté, la réponse que M. Rindekly avoit reçue du Gouverneur. Elle avoit été beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana & de Carthagène; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; & croyant les Espagnols beaucoup plus offensés, par le commerce clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empêcher, il avoit protesté qu'indépendemment des ordres de sa Cour, il ne laisseroit échapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly ayant repliqué que nous ne demandions point grace pour les coupables, mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prétexte pour insulter des Anglois qui ne pensoient point à leur nuire; on lui avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes compensées, le désavantage étoit si visiblement du côté de l'Espagne, que c'étoit une raison de plus pour se ressentir vivement de l'infraction que nous faisions continuellement au traité, & qu'au reste le fond de nos différens devoit être jugé dans les deux Cours.

Le vent, quoique médiocre, étant demeuré Nord pendant cinq jours, on ne nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les Commis, qui n'avoient pas quitté notre Vaisseau, nous avertirent qu'un plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience que nous avions de partir égaloit au moins celles qu'ils avoient de recevoir nos adieux. Nous sortîmes par le Canal du Sud, & nous passâmes contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du Matelot. M. Rindekly avoit mis en délibération si nous ne tenterions point la fortune à l'embouchure de la Rivière Alvarado, ou dans quelqu'autre lieu de la Baye de Campêche. Mais, outre que cette Mer est fort observée, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de richesses parmi les Amériquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos espérances étoient dans les Mers inférieures, & si nous eussions entiérement perdu celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aimé faire une tentative du côté de Truxillo, où M. Rindekly étoit bien informé qu'on trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Côte.

Après avoir attendu quelques jours le vent que nous désirions, nous l'eûmes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est-à-dire, fort propre à nous faire sortir au moins du Golfe du Méxique en remontant par la route que la Flota prend réguliérement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel dans la saison où nous étions. Mais ce qui nous avoit été si favorable pour doubler San Antonio, cessa de l'être à la hauteur de Cuba. Tous les efforts que nous fîmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent qu'à la perte de notre grand mât qui fut brisé par la violence du vent; & le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prîmes le parti, à la joie extrême de nos deux Amans Espagnols, de relâcher à la Jamaïque dont n'étions pas fort éloignés.

Fin du premier Tome.

TOME SECOND

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